Le Picot

Accueil > Dossiers > USINES ET LUTTES > ANNÉE 2008

ANNÉE 2008

N°20 - N°21 - N°22

samedi 16 juillet 2011, par Le Picot




MARS 2008 (N°20)




Jacquet - Chronique de la précarité ordinaire

Première partie

1.Visite/ Nous avions rendez-vous à 10h et j’étais en avance. Inconfortablement assise sur un siège de l’accueil, je parcourais un joyeux communiqué interne du groupe Limagrain. Une à une, elles arrivaient, n’osaient pas s’asseoir et restaient là, debout, silencieuses, patientes, cherchant discrètement l’attitude la moins remarquable possible. Toutes, nous étions pressenties pour intégrer par voie intérimaire l’usine Jacquet et toutes, nous étions conviées à visiter l’honorable site, dans notre future tenue de travail immaculée, enfilée en vitesse dans un débarras, angéliques et concentrées sur le flot d’informations enthousiastes d’une secrétaire rieuse et guide d’occasion qui, par la force des choses, décrivait et vantait la modernité des machines, la salubrité du lieu, la beauté mécanique du travail collectif. Parmi mes congénères d’infortune, parmi les visiteuses du jour, certaines ayant parcouru plus de 30 km pour venir, on comptait une étudiante déchue, une ex-commerçante, une femme de récent retraité dont le pécule mensuel ne dépassait pas le seuil de pauvreté, une coiffeuse à domicile aux fins de mois difficiles éduquant seule ses 3 enfants et moi, pigiste diplômée précaire atterrie en campagne. Echantillon représentatif d’un marché de l’emploi délétère et d’une société vainement rentable, qui allait devenir un lot de plus dans la variable d’ajustement. Au travers des vitres, au milieu des ateliers, au cœur du chœur tonitruant des machines, j’observais les gestes et les visages des ouvriers qui, ostensiblement, ne nous regardaient pas.

2. Premier jour/ On m’avait expliqué comment entrer dans l’usine et comment rejoindre les vestiaires. Aucun interlocuteur, juste un chef d’équipe chopé au vol dans le couloir immense et qui n’avait pu me donner de tenue. Pour d’obscures raisons, il n’y en avait aucune de propre à étrenner. J’allais donc travailler en civil et sans chaussures de sécurité. Je ne savais pas encore que cela n’avait rien d’exceptionnel et que c’était un premier symptôme de cette permanente absence de considération pour l’ouvrier. Je ne savais pas encore que j’étais juste une extension de la machine. Le jeune homme providentiel m’accompagna jusqu’à mon poste et me laissa là, en bout de chaîne, entre les cartons et les palettes à monter, et, dans la tonitruance du lieu, il me cria " tu regardes et tu fais pareil ". Il venait de finir sa journée, il était pressé de rejoindre des cieux plus cléments. Succintement, une ouvrière ou deux m’indiquèrent comment procéder. Tout le monde courait là-dedans : je me mis à courir. Mais pas assez vite pour un des jeunes maillons de la chaîne, sans doute un qui souhaitait monter en grade, et qui me hurla d’aller plus vite, que je ralentissais tout le monde. " Ferme ta putain de gueule, toi. " furent presque les premiers mots que je prononçai dans cet atelier. Comme dans une cour d’école, j’avais l’impression qu’il fallait très vite faire savoir qui on était.

3. Les pontes et les cochons/ Depuis plus de 15 jours, je bossais au même poste. Remplir les cartons des heures durant, avoir les mains entaillées par le carton neuf, entasser les cartons sur les palettes, compter les cartons, vérifier les cartons, faire place neuve et recommencer dans la poussière des cartons. Infiniment. Chaque matin en passant à pied devant le cimetière voisin de l’usine, en enfilant les longs couloirs, en passant le portique d’accès aux ateliers, en entassant sans fin du pain dont nous jetions parfois les surplus par tonnes dans des bennes protégées, je me disais qu’il fallait bien bouffer. Mais j’avais rapidement compris à qui je vendais chichement mes forces. Deux jours sur trois, la machine distribuant les palettes était en panne et nous devions les descendre à la main, à la force du dos et des bras, obligés parfois, lorsque le tas de palettes était plus haut que nous, de les tirer et de les faire tomber à nos pieds, les miens étant longtemps restés sans chaussures de sécurité. Amoindrir la pénibilité au travail n’est apparemment pas la priorité chez Jacquet. J’avais appris aussi par des collègues que certaines tours de refroidissement du pain supportaient quotidiennement le double du poids qu’elles pouvaient accueillir, que d’autres étaient obsolètes, et que, pendant la canicule de 2003, on avait acheté des ventilateurs pour soulager les armoires électriques. En salle de pause, pourtant, s’affichait allègrement l’annonce d’une association du groupe avec un financeur multimillionnaire. Rapidement, la boîte d’intérim pour qui je travaillais avait donné mon numéro personnel à l’usine et on n’hésitait pas à m’appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour un dépannage express. Heureusement pour moi, je ne suis pas casanière. Le surplus de pain que nous jetions des heures durant dans le froid ne serait pas offert aux malnutris de toutes sortes mais vendus à des éleveurs de cochons qui vendraient leurs chairs roses aux supermarchés dans lesquels j’irai bientôt faire mes achats. J’étais un rouage comme un autre dans une chaîne que j’alimentais moi-même. Mais un matin, je crus au miracle : j’avais une tenue propre et à ma taille, les palettes descendaient mécaniquement, on nous donnait rigoureusement nos pauses, tout était propre et huilé. Comme j’avais chaud, je remontai jusqu’à mi-mollet mon pantalon tout neuf, comme je le faisais parfois avec mon jean. Et personne ne trouvait rien à y redire. Mais ce jour-là, le chef d’équipe me demanda discrètement d’observer les règles vestimentaires : une importante délégation devait arriver. Le mépris dut se lire sur mon visage, il s’excusa, je défis mon ourlet. La descente de pontes encravatés se fit dans l’heure qui suivit. Aucun ne nous salua. La petite danse obséquieuse des responsables du site commença. Un des costards s’arrêta sur les gestes laborieux de J., un intérimaire essoufflé qui faisait 80 bornes par jour pour clore ses droits à la retraite. Son regard de vivisecteur en disait long sur l’insatisfaction que lui donnait cet élément précaire et lent. Il croisa le mien qui en disait long sur ce que la situation m’inspirait. Lorsqu’ils passèrent dans l’atelier d’à côté, je repris le travail en donnant au coup par coup, comme d’habitude et pour qu’il ne croule pas sous son retard, un coup de main à J. On n’est pas des bêtes.

(A suivre...)

Delphine Gourlay.







Formation professionnelle : ON SOLDE !

Pour moi, enseignante en lycée professionnel dans notre département, la réussite des élèves est une priorité qui revient à jongler avec des réformes et des directives incohérentes. Bien entendu, face à l’échec des élèves, la qualité des enseignants est mise en cause. Pauvre de lui et bon courage aux derniers arrivants dans la profession ! Si tant est qu’il puisse encore y-en avoir !

Tout d’abord il fallait atteindre les 100 % de réussite aux examens avec un taux de remplissage de 100 % des sections sous peine de fermeture. " Logique ", me direz-vous ! Donc on remplit, même si cela implique un nombre d’orientations non choisies, non réfléchies, subies par les élèves et les enseignants. Passés les décrochages et difficultés scolaires ce sont les modalités d’examens qui sont revues à la baisse afin que soit atteint le taux minimum de réussite exigé. Mais que deviennent les élèves sortis du système scolaire sans diplôme - même au rabais ? Les statistiques montrent qu’ils viennent gonfler le nombre de demandeurs d’emploi. Alors et seulement on s’inquiète de leurs cas et on évalue leurs compétences par le biais d’un bilan de réorientation professionnelle. Il était temps ! Mais que de temps perdu ! Peut-être faudrait-il rallonger la durée des études pour mieux réfléchir et mener à maturité les projets professionnels des jeunes ? Eh bien non ! Que cela soit dit clairement : NON ! Une des dernières réformes de M. DARCOS vient de supprimer les BEP. Le parcours traditionnel, BEP en 2 ans suivi d’un BAC PRO en 2 ans vient d’être remplacé, dans notre académie pilote, par le BAC PRO en 3 ans. Cela signifie qu’il va falloir obtenir en 3 ans les compétences qu’il était déjà parfois difficile de faire acquérir sur 4 années avec certains élèves. Les diplômes vont-ils encore être revus à la baisse ??? Un rapport de l’Inspection Générale (rapport PRAT) précise que les BAC PRO 3 ans ne sont efficaces que s’il s’agit de dispositifs supplémentaires offerts à certains jeunes, mais que leur généralisation est une menace. Cette réforme, prise sans concertation, ne s’inscrit pas dans une dynamique de l’Etat à l’égard de son devoir d’éducation et de réussite des jeunes mais, comble, elle ne s’inscrit pas non plus dans une politique d’économie budgétaire, même si elle en est le moteur. Il semblerait que les 8 800 emplois supprimés à la rentrée 2008 (et ce n’est qu’un début !) seront transformés en postes rattachés et mis à disposition des établissements. En clair, les collègues touchés par cette réforme seront rémunérés à ne " rien faire ". Etant à disposition, on pourra leur demander d’intervenir ponctuellement pour assurer des cours ou pour remplacer les assistants d’éducation par exemple - dont on supprimera aussi les postes. Certains des collègues non touchés, devront pour leur part composer avec des classes à effectifs regroupés sur certaines disciplines (lettres, maths, langues… avec des programmes parfois différents) tandis que leurs collègues vaqueront à d’autres occupations. Où est l’intérêt pédagogique préconisé par M. Sarkozy dans sa lettre adressée à tous les éducateurs en septembre dernier ? Où est la logique ? Où va le service public ? Où iront donc nos impôts ?

Rosanna Clément.

SLIC en Bref

Le licenciement d’une cinquantaine de salariés par l’administrateur judiciaire de la SLIC a permis que ceux-ci soient indemnisés par l’Etat, c’est-à-dire, le contribuable et non par GDX. Or, l’ancien directeur a été réembauché par la holding, ce qui correspond à une restructuration dans la continuité en liquidant, sans bourse délier, des salariés dont certains avaient 30 ans d’ancienneté. Décidément, les capitalistes ne se sentent plus depuis que le pois sauteur rebondit à l’Elysée et devant les caméras.

Le licenciement de deux délégués syndicaux du CE, sur les six élus qu’il comptait et qui avaient tous été remerciés, a été refusé par l’inspection du travail. Depuis, la direction leur a interdit d’aller dans les ateliers ou d’effectuer le moindre travail alors qu’elle a recours à l’emploi de six ouvriers intérimaires. La direction a proposé à un délégué, soit de ne rien faire et de rester au salaire actuel, soit de travailler en acceptant une baisse de salaire. On comprend pourquoi le directeur a été réembauché... Encore un gentil animateur, dans notre merveilleux Sarkoland, qui fait du zèle. Il s’agit de travailler plus pour gagner moins. Mais il n’y a que les dupes qui ont pu croire en Sarkozy.

Une salariée a gagné au tribunal de Prud’hommes pour licenciement abusif, car elle devait, après une formation, obtenir un poste de classification supérieure. Le patron lui a dit : " Retourne à ton ancien poste ". Ce qu’elle a refusé et les Prud’hommes l’ont suivie. Tiens ! Il reste des lois et des juridictions sociales à abroger, M. Bruni... Encore un petit effort pour vérifier pourquoi tu détestes 68... Nous, nous ne confondons pas avec 69...

Par contre, nous n’avons aucune information sur les 15 créations d’emplois qui devaient se produire avant fin 2008...
Ah ! Les chiffres et la lettre...




JUILLET 2008 (N°21)




Jacquerie chez Jacquet Les " bons à rien " se rebiffent

Une grève pour le salaire mais principalement pour le respect et la dignité s’est déroulée durant cinq jours, du mardi au lundi chez Jacquet 2000 et chez JAI (Jacquet Auvergne Innovation) près de Clermont-Ferrand, les deux unités qui fabriquent le frais. " Chez Helder, c’est en fin d’année que nous faisons le chiffre d’affaire du groupe, donc que la période peut être propice à une grève, aujourd’hui, nous avons plusieurs mois de stocks… et nos productions destinées aux grandes surfaces peuvent facilement être remplacées par des produits concurrents ". Quoique solidaires, les ouvriers d’Helder, se sont donc abstenu de faire grève.
Jacquet, c’est 11 % du chiffre d’affaire de Limagrain qui est de 1.1 milliard d’euros par an. La société LCI, autre filiale créé en 2002/2003, qui fournit Jacquet en produits de panification fait 4 % du chiffre du groupe, ce qui porte à 15 % le résultat cumulé de la partie panification. La grève a été massive, marquée par l’unité entre les chefs d’équipe et les ouvriers, solidifiée par le traitement général de mépris de la direction. Le mécontentement des ouvrières et ouvriers, quel que soit le poste qu’ils occupent est général dans les usines du groupe. Depuis longtemps, les efforts qui leur sont demandés ne trouvent aucune compensation et reconnaissance. Les brimades entraînent le mécontentement et forcément l’absentéisme. Dans ces conditions, les ouvriers même quand ils sont en nombre réduit sur les postes s’acharnent à sortir la production comme en témoigne un chef d’équipe : " Un jour où les absents n’étaient remplaçés sur le poste, faute d’intérimaires, nous avons sorti la production sans que cela nuise à la qualité, forcément, il y avait du désordre à la fin de la nuit. Un cadre, arrivé le matin, s’est écrié : C’est quoi ce merdier ! Vous ne savez pas bosser ! Vous êtes des bons à rien ! "





Ras la charlotte

Chez Jacquet la grève couve depuis début juin. Les syndicats avaient prôné l’union syndicale CGT-CFDT-FO pour entamer des négociations salariales à la date fixée par la direction, le mardi 17 juin.

Ils sont donc passés, les 9 et 10 juin, tour à tour, présenter un questionnaire, chacun le sien, dans les ateliers pour remplir avec les salariés un cahier de revendications. Selon les syndicats ou les usines, les revendications originelles sont importantes incluant un minimum salarial à 1 500 € brut soit 1 150 € net pour les plus bas salaires demandés par les ouvriers. Ce sont les TAM (Techniciens Agents de maîtrise) qui se lancent dans la bataille. Ils rencontrent la direction du groupe le vendredi 13. La discussion porte sur le respect du personnel et les conditions de travail liées au non remplacement des absents qui conduit à faire le travail en nombre réduit. " Nous avons entendu vos demandes, mais vous n’êtes pas les partenaires sociaux. Quand nous les aurons rencontrés, nous mettrons les choses en place " leur répond la direction. La grève est partie des chefs d’équipes et se poursuit par un débrayage, initialement prévu illimité, mais réduit à deux heures d’après les consignes des délégués syndicaux. Il a lieu le dimanche soir. Très suivi, il n’y a quasiment personne en poste. Le mardi, une rencontre se tient chez Helder avec le nouveau directeur général, nommé en février 2008, Emmanuel Aimond, le directeur industriel Jean-Luc Sabiaux, le directeur financier Damien Dubuisson et le directeur des ressources humaines Hervé Barette, les trois directeurs d’usine, Pascal Jouvin de JAI, Patrick Vergnaux de Jacquet 2000, Jean-Marie Epinette de Helder et les représentants syndicaux accompagnés de personnes choisies parmi le personnel ou les élus. D’entrée, le Directeur Général annonce : " Dans cette période footballistique, je me permettrai la comparaison, je prends le débrayage de dimanche soir comme un carton jaune, alors que je ne suis pas encore entré sur le terrain et que je n’ai pas commencé à jouer le match. Donc, vous avouerez que c’est un peu injuste. J’ai bien entendu votre demande, nous allons y travailler, mais vous m’excuserez, cela ne fait que quatre mois que je suis là, il me faut un peu de temps." Il se retire laissant Barette, le DRH faire son travail de négociateur : " Une fois de plus, je suis surpris, je pensais qu’on avait dépassé l’affrontement et que nous étions en phase de construction… Mais on y est retourné. Nous ne sommes pas autistes ! Nous entendons votre demande. " Aux syndicats qui réclament, selon lui, entre 23 et 25 %, il propose d’abord 3.6 % incluant les 2.3 % acquis en mai. Ces 1.3% sont ensuite portés à 1.7% pour arrondir à 4 %. " Le groupe ne pourra pas aller au delà ". Puis, face aux syndicats qui déclarent : " Nous ne négocierons pas en dessous de 8 % ”, il conclut : " Si nous accédons à votre demande, financièrement ça ne passe pas, on va dans le mur ! Si nous ne vous les donnons pas, c’est la grève et on va également dans le mur, et de toute façon on va dans le mur. " C’est au pied du mur qu’on voit le maçon… Entre temps, l’encadrement défile dans les ateliers, avant la sortie des négociations, pour expliquer que les 4 % sont acquis. En réalité, les futurs grévistes contactés par téléphone disent aux syndicats que 8 % ce n’est pas la peine, que ce n’est pas ce qu’ils avaient décidé en remplissant les questionnaires et ils les renvoient dans les cordes. Barette renvoie, lui, la responsabilité aux syndicats sur l’état d’esprit des ouvriers. " On ne devrait même pas vous donner les 4 % vu l’état de la boîte. Si la grève perdure, si les clients ne sont pas livrés, cela fera plaisir à la concurrence. Après je prends mes responsabilités. Mesurez les vôtres, car s’il y a une nouvelle négociation elle portera sur les livres 3 et 4 du code du travail que je vous conseille de relire. Vous savez de quoi il s’agit. " Ces chapitres traitent des licenciements économiques. Ces propos seront considérés comme du chantage par les grèvistes. " Vous êtes au courant que GALEC (Groupement d’Achats de Leclerc) a retiré 3 500 tonnes à Jacquet et 5 500 à Harris, principal concurrent de Jacquet. " Le mardi rien n’est signé, les syndicats veulent consulter la base. Barette conclut : " Vous êtes à la tête d’un truc : il faudrait peut-être penser à prendre vos responsabilités, les heures de délégation, c’est bien gentil, mais il y a un moment… "

Grève de cinq jours

Mais les salariés ne l’entendent pas ainsi. Le mardi, la production cesse à 23H et les lignes sont vidées et nettoyées dans la nuit jusqu’à 4H. C’est le début officiel de la grève illimitée. Une réunion a lieu dans la cour entre les deux postes de nuit et du matin. Les ouvriers arrivent en avance car ils prennent normalement à 6 heures. La situation est identique chez JAI à Clermont-Ferrand. Les gens tiennent le piquet de grève pendant leur poste mais s’y rendent en dehors de leurs horaires de travail prévus, ce qui montre la grande détermination des grévistes. La négociation se rouvre le jeudi 19 juin. A Barette qui déclare : " Harris se frotte les mains du déroulement actuel de la grève… "

Un délégué rétorque : " La demande minimale des ouvriers est de 8 % si vous ne négociez pas sur cette base on s’en va. C’est ferme, c’est définitif ! " " On vous l’a déjà dit mardi, 4 % déjà c’est déraisonnable vu l’état de la boîte ! On ne devrait même pas vous les donner…" répond Barette.
Après quelques temps, nouvelle annonce du délégué : " On inclut les 2.3 % de mai, donc ça ne fait plus que 5.7 % ". Etonnement de Barette : " vous ne les aviez pas inclus, donc on était sur une base de négociation de 10.3 et non de 8 %… " Après de nombreuses interruptions de séance les délégués tombent d’accord pour 1.3 % au dessus des 4 % proposés le mardi par la direction. Réponse laconique : " Ce n’est pas possible ! " Les débats portent ensuite sur l’uniformisation des primes de chaleur entre les usines qui donnent lieu aujourd’hui à des comptes d’apothicaires. Chez Jacquet, c’est le relevé de température qui valide la prime, chez JAI elle s’applique à partir du mois de juin.
Après une interruption de séance, la direction annonce : " L’augmentation est maintenue à 1.7 % plus les 2.3 % de mai. Une prime de retour à l’équilibre financier du groupe de 150 € bruts sera attribuée, si les comptes sont positifs c’est à dire si le travail reprend rapidement. " Elle déclare également étudier la diminution des plages horaires (du dimanche 17 H pour la boulangerie au samedi 15 H pour le conditionnement) qui impliquent un travail sur 6 jours par semaine, l’amélioration de la sécurité, la résolution des problèmes de personnel par poste dû à l’absentéisme non compensé, l’amélioration des conditions de travail par poste et le prélèvement étalé des jours de grève. Tous les syndicats de JAI, Jacquet 2000 et Helder, plus un chef de ligne présent, donnent leur accord. Ils s’engagent à annoncer ce qui a été fait et à reprendre le travail pour inciter à finir la grève.

Reprise au goût amer

Mais là encore, les grévistes ne sont pas d’accord et le confirment dans les 2 AG du jeudi soir par vote à bulletin secret. Sur 126 votants chez Jacquet 2000, 122 sont pour la poursuite de la grève et sur 80 chez JAI, 72. C’est donc 90 % des votants qui se prononcent pour la poursuite de la grève. Le directeur de Jacquet 2000 appelle le jeudi, avant le résultat du vote, pour affirmer que " JAI reprend le travail ". Ce qui est perçu comme un coup bas par les grévistes de Clamecy… Le vendredi, la direction tente de traiter avec les salariés de JAI et le samedi avec ceux de Jacquet 2000. " C’est diviser pour mieux régner ! " Sabiaux dit alors aux grévistes : " Jacquet ne gagne pas d’argent, c’est Limagrain qui met des billes. Le groupe Limagrain s’intéresse en ce moment à la grève. Toutes les filiales du groupe s’intéressent à la grève et donc Limagrain restera inflexible sur sa position ". A la demande des partenaires sociaux qui ne savent comment finir la grève, ont lieu le dimanche 22 juin les ultimes négociations. Les salariés demandent pour la reprise, en plus des 4 % acquis depuis mardi, 50 € d’augmentation pour tous, le paiement des jours de grève, le versement d’une prime de 150 € brut fin juillet. La négociation débute chez JAI à partir de 11 heures. Au bout de 12 heures, l’accord suivant est conclu. (Ré-évaluation des salaires de base de 4 % soit, 1.7 % au 1er juillet 2008 avec un minimum garanti de 35 € brut sur le salaire de base venant compléter les 2.3 % versés en mai, prime exceptionnelle de " retour à l’équilibre " de 150 € brut en juillet. La direction promet également de rencontrer les partenaires, courant janvier 2009, pour étudier un réajustement lié à l’inflation. Enfin, elle s’engage sur l’amélioration des conditions de travail et au renforcement du dialogue social. Cet accord sera entériné par les grévistes et aboutira à la reprise le lundi à 8 H chez JAI et à 14 H chez Jacquet 2000. Il semble que les grévistes de JAI, inquiétés par la perte de clients, souhaitaient, à contre cœur, reprendre le travail. Il était donc inévitable que Clamecy suive.
Pour l’ensemble des grévistes le bilan est mitigé. Dans l’ensemble, ils sont plutôt fiers d’avoir mené cette grève pour la dignité, le résultat en terme de salaire reste insuffisant.

Reccueilli par Yves Pupulin.

Marre d’être roulés dans la farine !

" Les ramasseurs sont au smic et touchent un salaire de 950 € par mois sans les nuits. "
" Nous sommes mal payés et le coût de la vie est devenu insupportable "
" Les salaires sont améliorés à la tête du client ".
" Ces dix dernières années, ils ont plus investi dans les machines que dans les hommes : des millions dans les machines, zéro pour les hommes "
" Je veux améliorer ma condition, je n’ai pas comme objectif que Jacquet coule "
" Seuls les étudiants viennent travailler l’été, mais ils ne s’impliquent pas plus que le salaire offert "
" Certains responsables de ligne n’ont ni le statut, ni le salaire de chefs de ligne. Seule leur reste la responsabilité et pourtant les cadres ne se privent pas de les rabaisser : " A ton niveau de conducteur de process, tu peux t’estimer heureux d’avoir ton travail et ton salaire puisque tu te la coules douce, que le surveillant a plus de travail que toi et le pétrisseur plus de responsabilité. " Voilà la considération ! "
" Les cadres ne disent pas bonjour, nous travaillons à la chaîne et sommes considérés comme des machines mais moins bien que les machines "
" Nous ne sommes pas reconnus comme des hommes, c’est le manque de reconnaissance ou d’humanisme qui explique le reste "
" Il y a une grande différence entre les anciens et les jeunes. Ils sont tous pour la grève, mais les jeunes cherchent du travail ailleurs ou certains veulent reprendre des études "
" Dans les boîtes d’intérim, personne n’est volontaire pour y travailler. La réputation de Jacquet nous précède "

- Notons que ces propos, où un ouvrier s’assimile au groupe, montre son implication dans le travail mais il ne reçoit en échange aucune considération… Ceci expliquant peut-être cela.

Quand les cadres remplacent " les bons à rien "

Pendant la grève, chez Jacquet 2000, les cadres et les femmes de la qualité ont fait tourner les lignes 5 et 6 pour Herta et Aldi. Pour une fois, c’est un ouvrier en grève qui juge le travail…" Ils peinent à sortir trois camions par jours alors qu’il en sort 18 habituellement sur l’ensemble des chaînes. En revanche, les bennes à déchets se remplissent à la vitesse grand V. Ils arrivent le matin très frais mais quand ils ressortent ils sont exténués et ruisselants de sueur. En dépit de leur peine, ils travaillent moins bien que les " bons à rien " qui sont en grève. Au moins, cette grève servira à remettre les pendules à l’heure ".

Solidarité des habitants et des commerçants

Nous avons rencontré le piquet de grève de chez Jacquet le samedi et le dimanche. L’ambiance est calme et fraternelle. Au milieu de la discussion passe un cortège de mariage. Des nombreuses voitures surgissent des signes d’encouragement et de soutien. La grève est populaire et a, entre autre, bénéficié du soutien et de l’encouragement de plusieurs commerçants de la ville. " Des retraités et des anciens, partis travailler ailleurs, viennent nous soutenir car ils ont gardé une dent contre la direction qui les a si mal traités et ils sont contents de constater que nous nous battons. "
La Closerie, association culturelle d’Etais-la-Sauvin a donné une représentation et offert des disques afin qu’ils soient vendus pour la caisse des grévistes. Le groupe de rock Zanz a également joué le samedi soir pour les grévistes.

Jaune

Un délégué CFDT se justifie dans le JdC du 27/06/07 de son absence dans la grève. Ses propos sont analysés par un gréviste de la façon suivante : " Cette personne dit que la grève n’a pas servi à grand chose, mais il prétend également écrire et parler aux dirigeants depuis deux ans sans que ce soit “ la priorité de la direction ", donc sans résultat. Ce qui revient à dire que la grève, de laquelle il n’était effectivement pas, était indispensable pour amener Jacquet à changer de comportement. On se justifie comme on peut de mériter le sobriquet de vendu ". Une pétition circule actuellement dans l’usine pour refaire les élections des délégués. Tiens ! Quelle mouche les pique ?







Profil de fonction chez Jacquet 2000

M. a un bac + 2 dans le domaine agricole et agro-alimentaire. Quand il découvre l’annonce de recherche de chef d’équipe en CDI chez Jacquet 2000, dans un magazine spécialisé, il les contacte et fait 1 000 km aller-retour pour se présenter à l’entretien. Après engagement oral de la direction, il loue un logement pour s’installer à Clamecy. Quelques jours avant la date d’embauche, il découvre que le CDI est devenu un CDD de 6 mois. Trop tard pour plier bagage, il est donc contraint d’accepter. La direction lui dit que " ça n’a pas d’importance, ce sera un CDI ensuite ". Mais au bout de six mois, pensant que le CDI était acquis, il reçoit un recommandé dans lequel on lui annonce un nouveau CDD. Il est très déçu car il recherchait une maison à acheter, ce qui est conditionné par un emploi stable. Ce nouveau CDD sera justifié à posteriori par quelques malfaçons sur sa ligne… Trois mois plus tard, il est enfin en CDI. " Cela montre que Jacquet n’a aucune considération pour nous." Au bout de deux ans, j’ai annoncé à la direction que je voulait reprendre des études pour devenir ingénieur. A Dijon, une conseillère de recrutement pour la formation continue de cadres dans l’agro-alimentaire et l’agriculture m’a déclaré : - Un jour Jacquet aura de gros problèmes de personnel- en parlant de l’encadrement et des jeunes. Quand je me suis adressé à Vergneaux pour parler de ma formation et d’un aménagement de mon temps de travail, ce dernier m’a dit : - Nous sommes des industriels, il faut que ça puisse servir à l’entreprise, sinon, débrouille toi… Mais Sabiaux, lui, s’est déclaré " plutôt d’accord pour signer "… On peut donc constater qu’il n’y a aucune politique d’entreprise cohérente concernant les salariés et la valorisation du travail dans le groupe. Là encore, personne n’est dupe, telle cette ouvrière, qui un jour de colère a ainsi résumé la situation à un cadre : " A force d’installer des robots, vous avez oublié qu’il y a des êtres humains au milieu ". Cependant, M. qui entre temps à rencontré sa compagne avec qui il a eu un enfant, n’est pas rancunier : " Si nous obtenions ce que nous voulons, il s’en suivrait un grand intérêt de notre part pour le groupe. Une grande motivation pour participer à la vie de l’entreprise, à son développement. Plutôt la carotte que la seule chose qu’ils connaissent : le bâton ! " Mais la direction de Jacquet veut-elle aller dans ce sens ? That is the question !




Conclusions d’un gréviste

" On n’a pas rattrapé, et on ne pouvait pas rattraper les 10 ans d’arriérés de salaires chez Jacquet… Mais il y a une certaine émulation et une grande solidarité qu’il va falloir entretenir. Elles se sont construites dans la grève et elles peuvent être bonnes pour l’avenir si elles perdurent. Nous n’avons pas obtenu grand chose, mais si on se base sur le reste du secteur de l’agro-alimentaire, c’est déjà appréciable, même si ce n’est pas assez ! Depuis la grève, les cadres de la fabrication se sont adoucis, et le jour où un cadre du conditionnement s’est énervé, il a rencontré en face de lui des ouvriers plus combatifs encore. Ca l’a calmé ! Son énervement serait dû aux 150 € de prime - prélevés sur les fonds réservés aux cadres - ". Information apparemment inexacte car d’autres personnes indiquent que c’est Limagrain qui a remis au pot pour faire stopper la grève chez Jacquet.

Total respect

Les salariés sont donc peu payés et mal considérés dans un groupe où les conditions de travail, la température, les accidents, l’effort quotidien aboutissent en dépit du savoir-faire acquis à un manque de reconnaissance et de respect général de l’encadrement, à de rares exceptions près. Tous les cadres ne méritent donc pas l’aimable sobriquet de " rottweilers ". " Celui que nous surnommions ainsi s’est calmé. Il dit plus facilement bonjour et nous respecte plus ! On l’a transformé en caniche ! ". " A l’emballage, il y a un responsable qui s’en va et c’est dommage, car c’était le meilleur et le seul à être compétent et humain. " Il a été remplacé dès le lendemain de la reprise du travail, par un autre cadre tout aussi compétent et humain détaché de chez Helder. C’est une bonne nouvelle doublée d’une autre, la direction semble prendre acte du motif profond de la grève. Une grève pour le respect et la dignité humaine.







Lettre d’un " Jacquettiste "

Premier grand mouvement social depuis des années, cette grève du personnel n’était pas tant une demande salariale qu’une demande de considération et de respect. Les brimades, vexations, reproches infondés sont le lot quotidien des salariés et émanent de personnes dont les compétences et l’efficacité ne sautent pas franchement aux yeux. Pour la plupart, ils ont bien du mal à assurer correctement leurs deux heures de travail quotidien, ce qui les apparente au moutardier du pape, et étant conscients de leurs carences, ils se défoulent sur les ouvriers. Et après on s’étonne qu’il y ait eu un mouvement social. Financièrement, l’accord qui a été signé dimanche et lundi, est quasiment identique aux propositions du jeudi 19 juin. Alors, pourquoi la grève n’a-t-elle pas cessé le jeudi ? Plusieurs raisons à ceci. Malgré le fait que les différents syndicats aient prévu de longue date le mouvement, ils ont été pris de court par l’initiative des chefs d’équipes du 15 juin et n’ont pas su décoder les signes émanant du personnel. Les syndicats sont partis sur des revendications salariales (je dirais basiques : lettre au père Noël, augmentation en pourcentage et initialement, non égale pour tous afin de favoriser les bas salaires, ce qui a été rattrapé en fin de course par les salariés qui demandaient 50 € pour tous et en ont obtenu 35…) et se sont retrouvés avec une grève dont le moteur était tout simplement le respect et la considération de l’être humain. D’où leur difficulté à se faire entendre du personnel. Apparemment, les syndicats et partenaires sociaux n’ont rien fait ou pas grand chose pour que les cadres mis en cause par les ouvriers cessent leurs agissements dignes d’une autre époque, et à ce titre, ils portent leur part de responsabilité. Il y a aussi le fait que les ouvriers voulaient en découdre avec la direction, suite au mauvais management subi depuis des années, d’autant plus mauvais, qu’il a conduit à la grève. Ce qui s’appelle scier la branche sur laquelle on est assis ! Des visionnaires sûrement ! On croyait ce modèle de cadres périmé depuis les années cinquante et le taylorisme. La mauvaise nouvelle : Jacquet fait dans l’archéologie. Il n’était pas question de cesser la grève avant que les ouvriers estiment avoir été " bien compris " par la direction et qu’ils retrouvent la fierté et l’estime de soi qu’ils n’auraient jamais du perdre si tout le monde avait fait son travail correctement, direction, cadres et syndicats). Et malgré les risques encourus pour les grévistes et pour Jacquet, c’était un mal nécessaire. Comme dans une dispute d’amoureux, et c’est bien entendu une métaphore, on casse quelques assiettes, on se fait la gueule quelques jours, mais comme on ne peut pas se passer l’un de l’autre, on est bien obligé de reprendre la vie commune, et le fautif, - en l’occurrence Jacquet - promet d’être plus attentionné à l’avenir. Promesse qu’il faudra tenir, tout le monde y perdra s’il y a divorce. Dans les années soixante, le mot d’ordre du gouvernement était de ne pas désespérer Billancourt. Il serait bon qu’en 2008 et pour l’avenir, la direction de Jacquet réalise qu’il ne faut pas désespérer le personnel.





Chronique de la précarité ordinaire

Deuxième partie

4. La valeur travail / Une après-midi comme une autre, je traversais les ateliers voisins pour accéder à la salle de pause. Sur une chaîne, des femmes s’activaient aux machines à ensacher le pain. L’ouvrière qui m’accompagnait fumer mon clope m’expliqua que, depuis deux jours, tout le travail produit sur cette chaîne était systématiquement jeté . Une partie des sachets vendus à l’entreprise Jacquet présentaient un défaut de fabrication. Pour pouvoir se faire rembourser cette part abîmée de l’achat, l’usine devait justifier d’une perte effective de production. Il fallait donc utiliser et jeter les sacs troués, avec le pain dedans. Les ouvrières effectuaient cette tâche en connaissance de cause et voyaient leur travail partir à la poubelle presque immédiatement. Si ma collègue fumeuse constatait avec moi l’absurdité d’une telle situation, cela n’avait plus rien d’étonnant pour elle et je saluai en moi-même la force de l’abnégation qui aide parfois à vivre et qui fait marcher le monde.

5. Lutte de classe nocturne / Ma nouvelle mission se déroulait la nuit. Dix heures d’affilée payées neuf heures trente, avec deux pauses d’un quart d’heure et une d’une demi-heure, non payée. Les premières nuits me semblèrent simplement surhumaines. Mais comme tous et pour tous, il fallait tenir. Un soir, une intérimaire refusa de travailler en civil. Il manquait donc quelqu’un. Rapidement, je remarquai que les pauses n’étaient pas données normalement. Le chef d’équipe me rassura : tout irait bien. Au cours de la nuit, mon intuition se vérifia : on ne nous donnait que la pause qui était à notre charge. En salle de repos, je discutai avec deux ouvrières de l’anormalité de cette gestion et mon ingénuité belliqueuse les fit sourire. Elles me dressèrent la liste des intérimaires à l’année (dans la loi, on ne peut embaucher un intérimaire plus de 6 mois par an, mais l’entreprise étant composée de deux sites, c’est plus simple), des machines pourries qu’on tire jusqu’à la corde, des traitements de faveur, des payes qui ne bougent pas et des arrangements avec la sécurité. Mais lorsque le chef d’équipe nous rejoint en salle de pause, les collègues se turent. Et l’ingénuité a cela de beau, c’est qu’elle peut se laisser aller à dire sa façon de penser. Le chef en pause argua qu’il ne pouvait qu’appliquer les ordres du dessus et se planqua dans sa pyramide. Nous conclûmes froidement que la neutralité fonctionnelle a ses limites et que notre condition d’ouvrier, aussi anachronique que pouvait lui paraitre l’expression, n’avancerait pas grâce à lui.

6 Conclusion / Je pensais qu’on ne me rappellerait pas, mais on me rappela. Les candidats intérimaires se font de plus en plus rares. Malgré son statut de source principale d’emplois sur Clamecy, la fameuse " si t’es pas content, y en a plein qu’attendent " est de moins en moins facile à brandir pour Jacquet. Comme je refusai une mission pour indisponibilité, on exigea de moi un motif à donner à l’employeur. Je refusai également, on ne fit plus appel à mes services.
Depuis, j’ai tâté du ménage industriel local. Le jour où le patron nous fit monter sur les fours à pain graisseux de l’usine à pains, dont la tuyauterie était encore brûlante, sans protection et un quart d’heure avant la fin de la journée, je conclus définitivement que la précarité et la pauvreté du bassin d’emploi clamecycois sont une manne pour les enfoirés. Je décidai de m’en retourner à mes vieilles amours hospitalières, mais là encore, je croisai des agents en contrats précaires depuis des années, renouvelés au dernier moment, sans certitude du lendemain qui chantera ou des cadeaux sous le sapin de Noël, insécures et corvéables malgré leur amour du métier. On connait la suite…
Depuis, des accidents ont eu lieu chez Jacquet, à moitié oubliés sous des promesses de postes adaptés. Depuis, l’hopital a été jugé trop peu rentable et nos arguments balayés par le silence de la France d’en haut. Mais l’antenne ASSEDIC, elle, est toujours à 80 km et il faut faire trois heures de train pour s’y rendre.
On se culpabilise souvent de sa propre pauvreté, de son incapacité à trouver un emploi stable, mais la précarité est rentable. Les contrats intérimaires ont augmenté de 130 % en 15 ans, là où les CDI n’ont augmenté que de 2 %. Si la flexibilité devient un horizon indépassable pour les travailleurs, certaines entreprises de travail temporaire sont devenues, en plus d’être leurs clients, des partenaires et des prestataires de service de l’Agence Nationale Pour l’Emploi. Il se peut qu’un jour, chômeur ponctuel après avoir décidé de ne plus brader votre énergie dans des missions absurdes, vous vous retrouviez convoqué par votre agence d’intérim pour établir un bilan de compétences qui déterminera votre nouvelle orientation professionnelle, laquelle sera ensuite validée par votre référent ANPE, qui aura lui-même le loisir de vous proposer des missions d’intérim. Et c’est avec joie que vous apprendrez, amis précaires, que c’est ce nouveau partenariat entre les agences d’intérim et nos institutions publiques qui sauva Adecco de la noyade financière en 2005. Si le travail ne garantit plus la sécurité, le chômage, lui, est devenu un marché comme un autre.
Welcome in a great world, laborieux précaires désunis !

Delphine Gourlay.

Le licenciement de François Compin, a été accepté par le ministère.

François est connu en tant que militant de la CGT et du PCF. Il travaillait à la Slic qui ensuite est devenue GDX puis Borflex. Lors de la suppression massive d’emplois qui avait eu lieu en octobre à Corvol, son licenciement économique avait été refusé par l’Inspection du travail, mais, s’il continuait à percevoir son salaire, la direction ne lui attribuait plus aucune tâche, lui interdisant même, au début, de se rendre dans les ateliers. Cette situation vient d’évoluer car François a été, après constat d’huissier, placé en mise à pied conservatoire par la direction pour avoir utilisé 20 mn de son temps, alors qu’il était en délégation syndicale, pour défendre une salariée (n’ayant rien à voir avec Borflex) au tribunal des Prud’hommes de Nevers. Le Ministère a cassé le premier refus et donc autorisé son licenciement économique. La direction espère donc que la mise à pied pour faute grave lui évitera de payer des indemnités de licenciement économique. Cet acharnement montre simplement que dès qu’un délégué occupe réellement son temps à ses missions plutôt qu’à ses activités personnelles, les patrons ne lui font aucun cadeau. Mais bon sang, qu’est-il donc allé faire dans ce tribunal ? Et ceci en pleine saison des amours ?

Yves Pupulin.




DÉCEMBRE 2008 (N°22)




HISTOIRE D’UN MEC QUI TRAVAILLAIT DANS LA

BOULANGE ET QUI NE VOULAIT PAS ETRE PRIS

POUR UNE CRÊPE FARCIE


G. travaillait chez Helder et il y travaillerait sans doute encore, si l’aménagement du temps de travail et les heures supplémentaires ne l’avaient placé en porte-à-faux vis-à-vis de la direction.

Le samedi est un jour ouvré, on peut donc travailler dans le cadre de la durée légale de 44 H, ou de 46 H chez Helder en raison de l’accord d’annualisation signé en 1999 avec les représentants du personnel. Ce texte devait être affiché, mais il ne l’était pas au moment du conflit opposant cette personne à l’entreprise.
Le 29 septembre 2007, la direction propose aux salariés de travailler le samedi afin de faire face à la croissance de production habituelle à l’approche de Noël. Les années précédentes, les salariés pouvaient travailler au choix, la semaine ou le week-end. Par conséquent, la direction met en place un planning incluant le travail du samedi en précisant que les heures cumulées sur six jours seront rendues à partir de janvier 2008.
G. va alors refuser de travailler selon ce planning en affirmant le mercredi 3 octobre, qu’il veut bien " travailler la semaine, ou le week-end, mais pas les deux. "
" - Ce sera une absence injustifiée !

- Oui !

- Ca peut aller loin !

- Oui ! "


Et le lendemain :
" Alors, pour samedi ? Tu n’as pas changé d’avis ?

- Non ! "

Entre-temps, il apprend que le chef de ligne avait reçu l’ordre de ne pas l’accepter au cas où il se serait tout de même présenté, ce qu’il n’a pas fait. La rumeur court dans l’usine que la direction monte un dossier pour licencier G. qui fait tout de même ses quarante heures par semaine.
Le 18 octobre, il est convoqué par lettre recommandée à un entretien préalable à une sanction annoncée.

Extraits de l’entretien :

" Tu es le seul ! Tous les autres sont d’accord.

- Alors, on peut résoudre le problème sur la base du volontariat…

- Mais on n’aura personne ! "

G. conclut : " Je ne suis toujours pas persuadé du bien fondé de ce qui se passe ici, je ne suis toujours pas volontaire pour travailler les samedis, donc je ne viendrai pas travailler le samedi 27… "
Le mardi 23 octobre, la notification de sanction arrive. Ce n’est qu’un avertissement alors que la faute pouvait être sanctionnée par un licenciement. Le plus curieux est qu’on lui retire une journée de travail sur son salaire, mais qu’on lui donne une journée de RTT comme s’il avait travaillé. Bien sûr, cette salade n’a rien à voir avec une sanction. Helder ira jusqu’au licenciement, que G. contestera en raison des procédures mises en place par la direction, qu’il trouve à la limite de la légalité et qu’il tente de dénoncer.
G. cherche peut-être un peu trop d’explications auprès des délégués du personnel et se voit dispensé d’effectuer son préavis qui sera rémunéré quand même. Le licenciement est définitif à partir du 11 février 2008 et G. retirera sa plainte après que la direction lui a versé plus que ce qu’il réclamait.
Cette histoire est d’autant plus curieuse que la direction de Helder est revenue à la division du travail en semaines et week-ends depuis, car elle s’est rendu compte que les RTT récupérables à partir de janvier lui coûtaient trop cher en personnel intérimaire de remplacement. Notons que G. avait prévenu de son absence afin que ses collègues ne se retrouvent pas en sous nombre le samedi et ne doivent faire son travail en plus du leur. Cette situation est fréquente dans les établissements du groupe Jacquet puisqu’elle était à la base du déclenchement de la grève chez Jacquet 2000 en juin. Une fois de plus, la direction a démontré son intelligence et son grand savoir-faire.
Bravo !

Propos recueillis par Anne Ménier.