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QUENEAU

mercredi 20 juillet 2011, par Le Picot




DÉCEMBRE 2008 (N°22)



Raymond et Jean-Marie Queneau à Saint-Jean de Luz (1953)



Jean-Marie Queneau, peintre et
éditeur qui vit près de Vézelay, nous parle de Raymond Queneau, son père,
auteur de Cent mille milliards de poèmes et de Zazie dans le métro


Entretien avec Jean-Marie Queneau :


- Le Picot : Jean-Marie Queneau, vous habitez, je crois, depuis longtemps la région ?
- J-M-Q : En effet, je l’apprécie particulièrement. Je dirais même que c’est la région de France où je me sens le mieux.


- Le Picot : Votre père, Raymond Queneau, avait-il l’habitude de venir vous voir ? Aimait-il la campagne ?
- J-M-Q : Non. Il appréciait peu de s’y rendre, pour des raisons de santé d’abord, il était asthmatique, particulièrement sensible aux poils et plumes des animaux. Deuxièmement, il était un homme de la ville. Son œuvre, de façon générale, le montre bien. Plus particulièrement, il a habité un mois à Châtillon-Coligny où il a écrit de faux rêves en réponse satirique à une publication de Georges Perec.


- Le Picot : Il a tout de même écrit La petite cosmogonie portative, et un recueil de poèmes, Battre la campagne ?
- J-M-Q : Effectivement.


- Le Picot : Quel a été son rôle exact chez Gallimard ?
- J-M-Q : Je crois qu’il a d’abord été engagé pour s’occuper du domaine étranger. Anglais entre autres. Il a traduit plusieurs livres de cette langue, dont l’Ivrogne dans la brousse d’Amos Tutuola. écrivain africain, planton de ministère, à Lagos. Ce sont les merveilleuses tribulations d’un buveur de vin de palme. Ensuite il est entré au comité de lecture, rapidement assis à la droite de Gaston Gallimard. Il en était, en quelque sorte, l’animateur général et la voix prépondérante. Puis il a été Secrétaire général des éditions. Ceci plus précisément pendant et juste après la guerre. Puis il est devenu le directeur de " l’Encyclopédie de la Pléiade ".


- Le Picot : Avait-il d’autres activités dans d’autres maisons d’édition ?
- J-M-Q : Il s’est occupé du Dictionnaire des Auteurs des Editions Mazenod et il y a dirigé une importante collection -par le nombre de titres- des chefs-d’œuvres de la littérature mondiale.


- Le Picot : Et le cinéma ?
- J-M-Q : Il a fait les dialogues de plusieurs films. Par exemple, Un couple de Jean-Pierre Mocky. Pour Zazie dans le métro de Louis Malle, le metteur en scène a suivi les dialogues du roman d’assez près. Il a fait les sous-titres de, par exemple, Sourires d’une nuit d’été(1), sans oublier un court-métrage Mathématiques de Pierre Kast où il est aussi l’acteur principal. On peut le voir en Clemenceau dans le Landru de Chabrol.


-  Le Picot : Avait-il d’autres activités ?
- J-M-Q : Il appartenait au Collège de Pataphysique(2). Ce qui lui importait vraiment a été la création de l’OuLiPo(3), qui fonctionne toujours activement aujourd’hui, avec des écrivains comme Jacques Roubaud. Il a fondé l’OuLiPo avec le mathématicien et scientifique François Le Lionnais. Des ouvrages paraissaient régulièrement avec le résultat de leurs travaux, par exemple, La Méthode S+7 de Jean Lescure. En faisaient partie, entre autres, Georges Perec, Italo Calvino, Harry Mathews…


- Le Picot : Et la peinture ?
- J-M-Q : Mon père a beaucoup fréquenté les peintres et écrit sur leurs travaux. Miro, Dubuffet, Prassinos, il a lui même peint et dessiné pendant deux périodes de sa vie. Les années 30 et les années 40.


- Le Picot : Je crois que la musique a tenu une moindre place dans sa vie.
- J-M-Q : Effectivement. Mais, sait-on jamais. Il ne faut pas oublier que c’est en sortant d’un concert de l’Art de la fugue de J. S. Bach qu’il a décidé d’écrire Les exercices de styles.

(1) Film de Bergman.
(2) Fondé par Emmanuel Peillet et inspiré par l’œuvre de Jarry.
(3) Ouvroir de Littérature Potentielle.




Je naquis au Havre un vingt et un février
en mil neuf cent et trois.
Ma mère était mercière et mon père mercier :
ils trépignaient de joie.
Inexplicablement je connus l’injustice
et fus mis un matin
chez une femme avide et bête, une nourrice,
qui me tendit son sein.
De cette outre de lait j’ai de la peine à croire
que j’en tirais festin
en pressant de ma lèvre une sorte de poire,
organe féminin.


Et lorsque j’eus atteint cet âge respectable
vingt-cinq ou vingt-six mois,
repris par mes parents, je m’assis à leur table
héritier, fils et roi
d’un domaine excessif où de très déchus anges
sanglés dans des corsets
et des démons soufreux jetaient dans les vidanges
des oiseaux empaillés,
où des fleurs de métal de papier ou de bure
poussaient dans les tiroirs
en bouquets déjà prêts à orner des galures,
spectacle horrible à voir.
Mon père débitait des toises de soieries,
des tonnes de boutons,
des kilogs d’extrafort et de rubanneries
rangés sur des rayons.
Quelques filles l’aidaient dans sa fade besogne
en coupant des coupons
et grimpaient à l’échelle avec nulle vergogne,
en montrant leurs jupons.



Fils unique, exempleu du déclin de la France,
je suçais des bonbons
pendant que mes parents aux prospères finances
accumulaient des bons
de Panama, du trois pour cent, de l’Emprunt russe
et du Crédit Foncier,
préparant des revers conséquences de l’U.R.S.S.
et du quat’sous-papier.
Mon cousin plus âgé barbotait dans la caisse
avecque mon concours
et dans le personnel choisissait ses maîtresses,
ce que je sus le jour
où, devenu pubère, on m’apprit la morale
et les bonnes façons ;
je respectai toujours cette loi familiale
et connus les boxons.


Extrait de Chêne et chien.



Portrait de Jean-Marie par Raymond Queneau



Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles
et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas ça tellment moi cette moustiquaille
qu’on baptisa Raymond d’un père dit Queneau


Je crains pas ça tellment où va la bouquinaille
les quais les cabinets la poussière et l’ennui
Je crains pas ça tellment moi qui tant écrivaille
et distille la mort en quelques poésies


Extrait de Je crains pas ça tellment.



Raymond et Jean-Marie à Druyes-les-Belles-Fontaines (Photo : Janine Queneau)



Dans la croûte charnelle où gigotaient les dents
des cavernes en ébullition souterraine
saltarelle la buée opaque sur les ronces
et les monts cavalant dessus les continents
L’accordéon chantonne au bord des mers bouillies
sans qu’un doigt encor mou se pose sur ses touches
Le limon décortique la lave et la pierre
ponce et broyant le feu déjà soumis par l’air
le limon se nourrit de lui-même et de l’autre
c’est aussi l’épiderme et c’est aussi l’épeautre
le limon cuit rassit brunit et s’épaissit
le limon se fendille il grille et s’éparpille
le limon s’épaissit et devient une étoffe
le limon s’éparpille et devient limitrophe
le vent qui le soulève a déjà des volcans
étendu la fumée au-dessus des montagnes
il saupoudre les mers et rampant canasson
frotte ses crins de nuage aux minéraux amorphes
ses quatre pieds tendus déglinguent la coupole
l’orage qui étouffait distendit le ciel
la Terre craque encor la Terre craquera
le limon savourait la liquide expression
il absorbe le vent récolte la tempête
ensemence le schiste effrite le granit
déguste le mica piétine le porphyre
entraîne l’horizon englobe les arêtes
caresse le rivage entretient le prurit
de la Terre faramineuse qui soupire


Extrait du Deuxième Chant de la Petite cosmogonie portative.





Lettre de Raymond Queneau à son fils Jean-Marie