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Les éditions de la GOULOTTE

jeudi 21 juillet 2011, par Le Picot

Deux peintres dans l’aventure du livre d’artiste.










AVRIL 2009 (N°23)




Dans le précédent numéro, nous avons consacré un article au poète Raymond Queneau et à son fils, Jean-Marie.

Peintre, né à Paris, celui-ci a suivi les cours de l’Ecole Paul Colin, le célèbre affichiste, et a été employé à la Cinémathèque du temps d’Henri Langlois. Grand lecteur, il est expert en librairies et bouquinistes parisiens. Il partage son temps entre Paris et le hameau près de Vézelay où Claudie Stassart-Springer a créé les éditions de la Goulotte, éditions de livres d’artiste, dont il est également devenu éditeur.







Née à Auxerre, Claudie Stassart-Springer a fait l’Ecole des Beaux Arts de Beaune, de Dijon et de Paris. Elle est peintre et dessine au pastel sec, technique rendue célèbre par Chardin et Degas. Les bibliothèques municipales d’Auxerre et d’Avallon ont acquis certains exemplaires de leurs ouvrages, celle de Clamecy s’enrichirait de telles acquisitions.


Le livre d’artiste

A côté des livres d’édition courante, présents chez les libraires : livres de poche, livres brochés, cartonnés tirés à un millier d’exemplaires pour la littérature ou les essais et à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires pour les “ best sellers ”, il existe un secteur vivant et créatif mais très marginal dans le chiffre d’affaires de l’édition française. C’est le livre d’artiste. Il est distinct du livre illustré qui connut son heure de gloire dans la première moitié du XXe siècle et qui consiste en une belle édition typographique d’un texte littéraire célèbre ou inédit, souvent un roman, illustrée par un artiste et reliée luxueusement, souvent sous emboîtage. Le livre d’artiste est également différent du livre-objet où la reliure d’un texte poétique ou littéraire devient une œuvre d’art à part entière enserrant ou dissimulant l’objet « livre » dans un élément de bois, de pierre, de métal…
De nombreux éditeurs publient des livres d’artistes. Ce sont des professionnels très actifs qui vendent leurs livres par différents réseaux, mais très peu par les librairies. A l’exception d’une poignée de libraires très spécialisées, le livre d’artiste ne trouve pas sa place dans la librairie traditionnelle. Des éditeurs diffusent leurs publications par le démarchage des bibliothèques comme les colporteurs d’autrefois,d’autres sont présents dans des salons spécialisés en France.






Les éditions de la Goulotte

Les éditions de la Goulotte, le nom est celui du hameau de Vézelay où elles sont installées, ont une place originale parmi les éditeurs de livre d’artiste. En effet, la linogravure, technique peu utilisée aujourd’hui pour les illustrations et exceptionnellement pour le texte, est la marque des éditions de la Goulotte. Elle donne un effet unique. Claudie Stassart-Springer, qui grave les illustrations et les textes elle-même, a conçu une “ typographie ” qui allie une grande élégance à la souplesse. Cette “ typographie ” permet de donner au texte une fluidité et une beauté graphique en harmonie avec les illustrations. Sur un plan pratique, ce choix permet une mise en page entièrement réalisée par Claudie Stassart-Springer et un tirage sans l’intervention d’un tiers.

Les débuts des éditions

Claudie Stassart-Springer a commencé à faire seule des livres en 1993. Elle reconnaît la découverte immédiate du plaisir du travail artisanal : le décalque puis le report du dessin sur la plaque de lino, le maniement des gouges ; elle insiste sur la différence avec le pur travail artistique plus exigeant, plus fort qu’elle qualifie d’angoissant et même de douloureux. Comparée à la vraie typographie, des caractères mobiles en plomb, pratiquée avec passion par beaucoup dont Pierre Bettencourt voisin et ami des éditions de la Goulotte, la linogravure reste plus sensible, plus “ artistique ”. En bref, moins technique, moins dure que la typographie à laquelle Claudie Stassart-Springer a recouru au tout début en s’adressant à un imprimeur, solution qu’elle a ensuite abandonnée.
A cette angoisse plus légère, à ce travail plaisant, les deux éditeurs, ajoutent que, lors de sa diffusion, le livre d’artiste est plus facilement accueilli que l’œuvre d’art. Bien sûr, l’un et l’autre n’ont pas renoncé à la création artistique, faire des livres en est une partie, ils continuent à peindre et à dessiner. Le lecteur pourra trouver des reproductions de leurs travaux dans “ Enfers ” n° 1, janvier 1994, éd. Pleine marge pour Claudie Stassart-Springer et dans “ Le Cahier dessiné ” n° 3, automne 2003, Buchet-Chastel, pour Jean-Marie Queneau.
A l’origine, il y a Christine Brisset la responsable de la maison d’édition “ L’impatiente ” installée dans l’Aisne, qui avait demandé vers 1991 à Claudie Stassart-Springer des dessins à l’encre de chine pour plusieurs ouvrages. A l’occasion de cette collaboration Claudie Stassart-Springer décide de passer à la linogravure. L’achat de la presse, des outils, du lino n’a pas tardé et Claudie Stassart-Springer a essayé cette nouvelle manière avec bonheur. Fin 1993, elle sort “ Regard ” avec un texte de Paul Valéry ; en 1994, elle fabrique seule six ouvrages, tirés à une dizaine d’exemplaires. Elle sélectionne des textes, les grave, conçoit l’ouvrage, l’illustre ; elle rencontre alors la difficulté de graver un texte, elle tente d’abord des lettres bâton puis invente à force de tâtonnements un alphabet plastique qui lui permet une écriture relativement compacte mais fluide et surtout lisible. Le problème venait surtout des syllabes réclamant une plus grande hauteur en particulier les syllabes accentuées ; il a été résolu.
C’est alors qu’intervient Jean-Marie Queneau qui connaissait Claudie Stassart-Springer depuis une bonne dizaine d’années, il lui avait alors acheté un pastel exposé à la librairie de Vézelay, Le Bleu du Ciel, tenue par son mari. Elle lui demande un poème pour l’un de ses ouvrages. De cette publication sous le titre “ Rien ” date leur association.
Jean Marie Queneau devient un associé actif, il sollicite ses amis : Paul de Roux donne le texte de “ Nuages ”, premier titre des éditions de la Goulotte.

La démarche

Les règles fixées par les deux éditeurs permettent un fonctionnement équilibré ; chacun propose un texte à tour de rôle. L’autre peut utiliser son droit de veto si le texte ne convient pas à sa sensibilité. Ils veulent donner la parole à des écrivains contemporains comme Jean-Pierre Dauphin, Edith de la Héronnière, Éric Holder, Geneviève Hélène, Ludovic Janvier, Jacques Réda, Paul de Roux.Jean-Marie Queneau, propose des textes de son père ou de ses correspondants. La règle est que le texte soit inédit.
Certains projets ont marqué les éditeurs. Avec François Augiéras, René (Colette Thomas), Marina Tsvetaeva, ils gardent le souvenir du plaisir de la découverte de textes et d’écrivains majeurs méconnus, du désir de trouver les livres de ces auteurs, de préparer la publication. L’illustration est confiée alternativement à l’un et à l’autre, la conception graphique et la mise en page sont réalisées par Claudie Stassart-Springer qui fait aussi la linogravure.
La fabrication, notamment le tirage est faite en commun. Claudie Stassart-Springer réalise une invitation à la vente-dédicace, une linogravure originale sur un papier de soie, beaucoup des destinataires la conservent. La première vente est faite lors du lancement du livre dans une librairie le plus souvent parisienne, choisie en fonction des affinités du libraire avec l’auteur. Bien que limitée à 90 exemplaires les éditeurs fixent un prix relativement bas pour ce type d’ouvrages afin de rendre l’ouvrage accessible. Ils produisent environ 3 livres par an. Les livres sont en dépôt permanent dans plusieurs librairies de Paris. Les éditions de la Goulotte contribuent d’une manière originale au maintien de la tradition du livre. Ils font partie des passionnés qui font vivre un livre de qualité à l’opposé du livre industriel de faible coût mais souvent de courte durée.
La conception et la fabrication des livres de la Goulotte sont en effet plus proches de l’art des imprimeurs - éditeurs des premiers siècles du livre que des ouvrages qui sortent des Camerons au rythme de plusieurs milliers à l’heure. Ces livres sont faits pour durer. Ce sont des livres dont nous avons vraiment besoin. Quels sont les ouvrages que nous-mêmes ou plutôt nos descendants auront plaisir à feuilletter dans quelques décennies ?

D’après un texte de Jean-François Seron
BCL du 29 décembre 2008






Poème inédit de Robert Desnos

aux éditions de la Goulotte