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ANNÉE 2010

N°26 - N°27 - N°28

jeudi 28 juillet 2011, par Le Picot




FÉVRIER 2010 (N°26)




INTERMEDE EN FORME DE QUIZZ

Pour concevoir les articles de la série « Les lieux de la mémoire de RR à Clamecy », de nombreux services m’ont ouvert leurs archives (SSAC, mairie de Clamecy, Archives Départementales de la Nièvre, Association Romain Rolland, etc.).
Néanmoins, la confrontation aux documents et la décision de les publier n’est pas sans poser question. Ainsi, puis-je publier une photo dont je ne saurais pas identifier précisément tous les protagonistes ? Je viens donc faire appel à vous, lecteurs, dont les ascendants ont connu les personnalités locales de l’entre-deux-guerres. Voici trois photos, évoquant des événements datant des années 1935-1938, lorsque la municipalité de Front populaire de Clamecy commence à honorer Romain Rolland.
Regardez-les bien : on vous demande d’identifier les personnes qui y figurent. C’est un jeu et ce n’est pas un jeu, puisque vous pouvez donner d’autres noms si tant est que vous reconnaissiez formellement la personne en question. Nonobstant, je vous propose les noms qui suivent, dont la majorité sont ceux de personnalités de Clamecy de l’époque.

Petit rappel historique

Les deux premières photos datent de 1936. Alors compagnon de route du PCF, RR a épousé, en avril 1934, Maria Koudacheva, ex-princesse russe, stalinienne. En juin et juillet 1935, le couple séjourne en URSS, d’abord à Moscou (où l’écrivain aura une entrevue avec Staline), puis passe 3 semaines chez Maxime Gorki à Nijni-Novgorod1. De retour en Suisse, l’écrivain décline, pour raisons de santé, l’invitation à se rendre à Clamecy à la commémoration du cinquantenaire de la Colonne (septembre 1935). [Milandre raconte dans ses carnets qu’il faisait ce jour-là un temps détestable…]
Mais l’année suivante, RR et sa femme passent l’été en France (cf. Le Picot N° 23). A Clamecy, ils sont reçus par MM. Milandre et Gadiou de la SSAC et visitent le musée2, ainsi que par les élus - dont le maire, Alphonse Lamoine. Ils visitent les Bains-douches qui viennent d’être aménagés dans la maison natale de l’auteur de Colas Breugnon.
Sur la troisième, voici M. Bigot dans son bureau à la mairie en 1938. Les Bigot s’installent à Clamecy vers les années 1930-1932 avec leurs 4 enfants. Communiste, fonctionnaire aux P.T.T., Jules Bigot (1886-1976) crée la cellule locale du PCF. Déjà conseiller municipal sous un mandat précédent d’André Renard, il est élu maire de Clamecy le 3 mai 1938, après le décès de M. Lamoine.

Anne Dourneau.


1. Situé à 440 km de Moscou, Nijni-Novgorod, grand port fluvial sur la Volga, a été rebaptisé Gorki entre 1932 et 1990. Le physicien dissident Sakharov y fut assigné à résidence de 1980 à 1986.
2. Cf. L’Echo de Clamecy du 12 septembre 1936.


RR et Marie R devant les Bains-douches (Fonds Laguinier, SSAC).
a) Avec MM. Marcelot, Lamoine, Marié, Girault, Avarre, Wolff, Catonné, Laudinet.
b) Avec MM. Marcelot, Laudinet, Lamoine, Laguinier, Avarre, Wolff, Mandron, Beauchet.
c) Avec MM. Lamoine, Marcelot, Dunois, Laguinier, Bigot, Mandron, Beauchet, Angerand.



RR et Lamoine à la Colonne, août 1936 (Fonds SSAC).
a) M. Lamoine et M. Beauchet.
b) M. Lamoine et M. Laudinet.
c) M. Lamoine et l’écrivain Georges Duhamel.



M. Bigot, dans son bureau, à la mairie de Clamecy (Photo Mme Sollier).
a) Avec M. Laudinet. b) Avec M. Wolff. c) Avec M. Dunois. d) Avec quelqu’un d’autre.






Hommage à une figure clamecycoise

JEAN MORET, Serrurier



Jean Moret est né le 4 juillet 1929 dans les bois, entre Asnières et Châtel-Censoir. Son père était le dernier « charbonnier » du coin, et fabriquait un charbon de bois haut de gamme destiné à l’industrie pharmaceutique et chimique. Son apprentissage se fit chez son oncle à Etampes.

Jean Moret et Pierre Arriat



Revenu à Clamecy, il intégra la Maison Chaumaison puis entra chez Pierre Arriat installé dans la rue de la Gravière avec qui il s’associa ensuite, et qui était alors bâtonnier de saint Eloi. Quand M. Arriat prit sa retraite, Jean Moret créa son entreprise en janvier 1967 et s’installa rue de la Gravière. Il agrandit ses locaux avec un grand atelier en haut du Crôt-Pinçon, rue Taillefer, et employa jusqu’à 14 ouvriers. On y fabriquait des grilles de défenses, des garde-corps et balustrades, des persiennes, des clôtures, des portes de garage, tout ce qui relève du fer forgé y compris des outils, et bien sûr toute la serrurerie qui s’installe sur les menuiseries. Les équipes travaillaient à Clamecy et ses environs mais aussi jusqu’en région parisienne. Jean était lui aussi un digne compagnon de la confrérie de saint Eloi dont il fut un des piliers. Il devint batonnier et les fêtes de la saint Eloi se passaient à l’atelier, bien arrosées comme il se doit. Au cours de l’une de ces fêtes qui réunissait environ 400 personnes, deux fûts de 125 litres furent vidés. A l’époque les réunions de la confrérie rassemblaient exclusivement des hommes, serruriers et métalliers, et disposait d’une caisse de secours mutuel. De son côté, Jean rendait bien volontiers service à ses confrères.
Quand je suis arrivée à Clamecy il y a 27 ans, un des premiers à m’accueillir, les bras ouverts, fut Jean Moret. On va penser : bien sûr puisque j’allais le voir pour raisons professionnelles - un garde-corps, une balustrade à réaliser… Mais l’accueil fut toujours tellement chaleureux et partagé avec celui de sa chienne Ulane, labrador noir qui faisait honneur à son maître qui le lui rendait bien.
Rue de la Gravière, j’arrivais avec mes dessins sous le bras, et en les mettant au point pour tenir compte de la réalisation, nous choisissions les barres, creuses, pleines, carrées, rondes, plates, dont il m’expliquait les qualités et les contraintes. Quel plaisir il prenait à parler de son métier et à transmettre son savoir !
De mon côté, comme mon père était serrurier, je retrouvais là l’atmosphère de l’atelier paternel, tous ces fers entassés et plus ou moins rangés, les bruits et les odeurs. J’admirais particulièrement la forge avec tous ses outils qui trônait au fond de l’atelier. Un jour de visite de mon père à Clamecy, nous sommes allés le voir ensemble et j’ai dû les laisser car ils sont partis dans des discussions interminables sur leurs façons de faire, leurs trucs de métier, pour finir par leur vie toute consacrée à leur travail.
Jean était toujours heureux d’avoir une visite et tous ses copains ne s’en privaient pas, qui arrivaient en affichant une mine réjouie. L’atelier jouxtait la maison avec un retour derrière. Ce grand recoin était occupé par un cavron avec la descente de cave et une table sommairement installée avec quelques chaises, souvent pas assez nombreuses.
Car en vrai bourguignon il recevait avec le “ canon ”. Rapidement la bonne humeur régnait et les discussions animées aussi, sur le travail, le temps, les nouvelles de Clamecy et des copains, les souvenirs de jeunesse, si bien qu’au bout d’un certain temps on entendait sa femme l’appeler depuis la cuisine pour qu’il fasse sortir tout le monde et se remette au travail, ce qu’il ne faisait pas. Par courtoisie nous restions encore un peu puis partions pour la paix des ménages.

Dans l’atelier de Jean Moret, rue de la Gravière

Jean Moret s’est arrêté en 1988, puis après 2 ans de reprise par un de ses ouvriers l’atelier a définitivement fermé. Il est décédé en juin 2004. Chaque fois que je passe rue de la Gravière devant son atelier, je suis encore surprise par le silence et m’étonne de ne pas entendre sa chienne derrière la porte. Presque voisin, l’atelier d’encadrement de Philippe Cabarat a fermé lui aussi, autre lieu de convivialité disparu. La rue de la Gravière est devenue morte et il ne reste plus d’autres petits ateliers en ville. Les artisans ont déménagé dans la zone artisanale à l’écart de la ville. Découpage du territoire, rationalisation du travail, efficacité et rentabilité, sont venus à bout de cette vie communautaire.

Sylvie Bretaudeau.




JUIN 2010 (N°27)




Photos de RR à Clamecy en 1936

Eléments de réponse…


Dans le n° 26 du Picot (février 2010), je lançais un appel à la mémoire des Clamecycois (présenté sous forme de quizz). Il s’agissait de reconnaître les personnes présentes sur trois photos des années 1936-1938. Le Picot a reçu une réponse fructueuse (et quelques coups de fil de personnes qui cherchaient - et que je remercie). Voilà les éléments de réponse qui correspondent aux conclusions auxquelles nous sommes parvenus. Le mystère n’étant pas totalement levé, vous pouvez encore nous écrire…

L’oiseau RR revenu au pays (9-12 août 1936)

L’écrivain et sa femme séjournent en France du 31 juillet au 14 août 1936. Jusqu’au 3 août, ils sont à Paris, où ils assistent, à l’Alhambra, à plusieurs représentations de la pièce de RR, Le Quatorze Juillet. Après un séjour à Dijon, ils se rendent à Clamecy en auto, via Avallon, Vézelay et Brèves. Le 9 août, MM. Gadiou et Milandre les accueillent à l’hôtel restaurant de la Boule d’or, portant des fleurs.
Le lendemain, 10 août, RR va montrer sa maison natale à Marie. Ils y rencontrent Jean Avarre, le jeune architecte qui a conçu les aménagements intérieurs des bains-douches. Puis ils rendent visite à la municipalité communiste, « l’épouvantail des bourgeois1 » et font la connaissance du maire, Alphonse Lamoine, et du premier adjoint, Jules Couillaud, tous deux cheminots retraités. Ils déjeunent à la Boule d’or avec MM. Milandre, Gadiou et Picard, le sous-préfet2. L’après-midi, ils vont au cimetière fleurir la tombe des Rolland, rendent visite à Me Nolin, le notaire…
Le matin du 11 août 1936, un taxi de la municipalité les conduit en haut du Crôt-Pinçon, jusqu’à la Colonne élevée à la mémoire des victimes de la répression au Coup d’Etat de 1851. On se souvient que la commémoration du cinquantenaire de l’édification du monument3, le 29 septembre 1935, avait été placée sous la présidence d’honneur de RR (qui avait décliné l’invitation de la municipalité, pour raisons de santé). Quelques conseillers et un photographe les y attendent. C’est là que fut prise la première photo où MM. Lamoine et (semble-t-il) Couillaud encadrent le couple. L’étape suivante est la maison de RR où la Caisse d’épargne vient de faire aménager les bains-douches. On leur fait visiter les lieux : douches d’enfant, douches de tout genre, salle de radiothérapie, salles de consultations médicales, installations électriques, chauffage au mazout, etc. « Je suis fier que l’on ait fait de ma vieille demeure ce palace de la propreté et de la santé. », écrira l’écrivain. Là, sur les marches de la maison fut prise la fameuse photo.
Dans l’après-midi, ils sont reçus dans la salle des directeurs de la Caisse d’épargne par Milandre et Gadiou qui leur font visiter le musée et la Société scientifique. Car les deux mondes, les modérés et les élus communistes, ne se rencontrent pas…
Le même jour, vers 18 heures 30, ils sont conviés à un vin d’honneur dans la grande salle des fêtes de l’hôtel de ville. Sont présents le maire, Lamoine, Maxime Girault et Paul Marié (deux des trois radicaux siégeant au conseil), Laguinier, René Guenot, Mandron, Henri Wolff, Louis Théveneau, François Andriot, Eugène Labonne, Gilbert Fugier, Lefèvre, Bertrand, Edmond Angerand et Couillaud. Tous ont signé au registre, à côté de RR et Marie Rolland.
Le 12 août, RR va revoir Sembert en auto, Sembert qu’il appelle « Sembert le nu », dans ses Mémoires4, rédigées à Vézelay en 1939 : « à présent, on l’a recouvert d’un bois de sapins ; mais alors, il n’avait qu’un petit arbre unique sur son chapeau ». Puis, en fin d’après-midi, c’est le départ pour Nevers. A la gare, le conseil municipal porte les bagages… « Pas un bourgeois. Pas un membre de la Société. [...] La scission de classe est accomplie. »… En août 1936, la municipalité est communiste depuis bientôt un an et demi.

Photos devant les bains-douches et devant la Colonne (Fonds Laguinier, SSAC)


Sur la photo devant les Bains-douches, ils sont huit à entourer RR et sa femme.

De gauche à droite :

1. Louis Marcelot.

2. Le second serait Ernest Mandron, dit Nénesse, qui tenait le café-restaurant de la gare.

3. Le troisième, c’est Alphonse Lamoine, cheminot retraité, maire communiste de 1935 jusqu’à sa mort en février 1938. « M. Lamoine est mort à l’hôpital. Son corps a été ramené dans le hall de la mairie. Il n’avait pas de descendance directe5. »

4. Le suivant, c’est Marcel Laguinier (1889-19 ?), employé des P.T.T.

5. Vient ensuite Jean Avarre (1908-1972), architecte municipal depuis 1933, natif de Clamecy. Outre les bains-douches, il conçoit les aménagements destinés à la colonie de Clichy dans le château de Varzy6, en 1938. Son projet d’aménagement du parc Vauvert (avec M. Lopez) datant de 1943 sera primé à l’exposition de New York en 1945. C’est lui qui aménage le Centre Jean-Christophe créé à Vézelay par Mme Rolland. Il fut président de la SSAC en 1960. Une petite rue donnant sur le boulevard Misset, près de la piscine, porte son nom.

6. Derrière RR, le visage à demi-caché, se trouve « René Bailly, ingénieur du génie rural et présent parce qu’aménageur de ces bains-douches et également de la Tambourinette7 », nous écrit Gilles Gauthier, son neveu.

7. Aucun témoignage concernant le septième homme.

8. Le dernier, à droite, serait Jules Couillaud, premier adjoint de 1935 à 1938, date à laquelle il démissionne de son mandat. Milandre écrit, dans ses carnets, qu’il « est, paraît-il, de Corvol-l’Orgueilleux, sous-chef de gare retraité. » Et Robert Bucheton, l’auteur de Un maquis dans la ville, nous apprend que c’est un radical du groupe Camille Pelletan. C’est le même homme qui se trouve sur la photo de RR et sa femme à la Colonne, prise environ une heure plus tôt.

Anne Dourneau.



PS. & erratum. - La campagne de Gorki où séjourna RR en 1935 se trouvait à quelque 50 km de Moscou, sur la route de Smolensk. C’est du moins ce qu’on lui a dit. (Cf. RR, Voyage à Moscou, Albin Michel, 1992.)

1. L’expression est de RR, qui décidément parle déjà le langage des post-soixante-huitards...
2. Cf. l’article de L’Echo de Clamecy du 12 septembre 1936, qui ne rend compte que des rencontres des Rolland avec le monde des « modérés » (la SSAC, le sous-préfet…).
3. Le cinquantenaire aurait dû être commémoré en 1934, mais il avait été oublié par la précédente municipalité.
4. RR, Mémoires, éd. Albin Michel, 1966.
5. Entretien avec Janette Colas.
6. Jusqu’à l’année dernière, on pouvait encore voir certains de ces aménagements.
7. Citation de la lettre envoyée au Picot par M. Gilles Gauthier, que je remercie. Il y avait un M. Bailly, agent-voyer de Clamecy, en 1940. Hélas ! le prénom n’est pas mentionné dans le Bulletin d’informations de la ville de Clamecy, du 9 août 1940.


NOVEMBRE 2010 (N°28)




LE BARRAGE DE PANNECIÈRE.

Cet été, plusieurs animations ont été organisées pour célébrer les soixante ans de la mise en service du lac de Pannecière appelé aussi lac-réservoir de Pannecière-Chaumard.

Situé à 320 mètres d’altitude, à la confluence de l’Yonne et de l’Houssière, ce lac artificiel a une superficie de 530 ha pour une capacité maximum de 82,5 millions de m3. Il doit son nom au hameau de Pannecière qui se trouve en aval du barrage du lac. Il s’étend sur les communes de Chaumard, Corancy, Montigny-en-Morvan, Ouroux-en-Morvan. La rivière Yonne le traverse du nord au sud sur une longueur de 7,5 kilomètres. Outre celle-ci, l’Houssière et de nombreux ruisseaux (le Chaz, le Coulard, l’Ensein, le Mignage, l’Oussière et le Touron) s’y jettent. Plus grand lac du Morvan, il fait partie des grands lacs de Seine construits pour limiter les crues de la Seine et de ses affluents. C’est en effet à la suite des grandes inondations sur la Seine comme en 1910 à Paris qu’il a été décidé de construire des réservoirs sur les affluents du fleuve pour en contrôler les crues. Il est géré par l’Institution Interdépartementale des barrages-réservoirs du Bassin de la Seine. Le lac à la mi-octobre, période où son niveau est dans les plus bas.

PAS DE RETRAITE A SOIXANTE ANS POUR LE BARRAGE.

Son niveau varie en fonction des saisons. De l’hiver au printemps (généralement du 1er novembre à juin), l’eau y est stockée afin d’éviter les crues. En été et en automne, l’eau est reversée, en aval du barrage, dans l’Yonne pour pallier les risques de sécheresse et aussi assurer les ressources en eau potable. Il permet par ailleurs l’alimentation en eau du canal du Nivernais. Le lac est donc à son niveau le plus haut à la fin juin et à son niveau le plus bas fin octobre. Entre ces deux périodes, la différence de niveau est de 25 mètres. Sa profondeur maximum est de 45 mètres (à proximité du barrage). En face de Chaumard, elle est de 28 mètres.


Les travaux qui ont débuté en 1937 ont été interrompus en septembre 1939. Sur ces photos on voit que la structure est ancrée sur le granit et des ouvriers qui travaillent dans des conditions de sécurité sommaires.

BARRAGE EN BETON ARME.

Qui dit lac-réservoir, déclaré d’utilité publique par un décret du 8 septembre 1929, dit barrage pour retenir les eaux qui y sont contenues. Sa construction, confiée à la Société de Construction des Batignolles, fut lancée par l’Etat et le département de la Seine. Il est implanté au fil de l’Yonne sur les granits du Morvan qui lui donnent son étanchéité. Les travaux de cet ouvrage, en béton armé, de type “ à voûtes multiples et contreforts “ (au nombre de 12), d’une hauteur de 49 mètres, d’une longueur totale de 352 mètres ont débuté le 29 septembre 1937. Ils sont interrompus le 2 septembre 1939 à cause de la guerre. Ils reprennent en 1946 et s’achèvent en 1949. Lors des périodes de forte activité, jusqu’à 550 ouvriers travaillaient sur le site. Sa construction nécessita la création de 16 kilomètres de routes, de six ponts, d’une cité ouvrière. Lors de la mise en eau du lac, deux hameaux furent engloutis, Pélus (entièrement) et Blaisy (partiellement). Lors des vidanges décennales, on retrouve sur ces sites des traces d’antan : des murets en pierre, l’Yonne et l’Houssière qui retrouvent leur lit, les anciens ponts de pierre les enjambant, les chemins qui traversaient les hameaux. Leurs habitants ont été bien indemnisés. Du moins ceux qui sont partis avant 1939. Les autres qui avaient refusé mais durent s’y résoudre après 1945, après les interruptions de travaux, ont reçu des indemnités qui ne valaient pas grand chose, la monnaie étant dévaluée. Une habitante qui avait refusé de quitter sa maison est finalement partie quand l’eau a atteint les escaliers de sa maison. Un autre barrage a été construit juste en aval du lac. Il ferme un bassin de compensation d’une capacité de 370 000 m3</sup< qui permet de réguler les restitutions à l’Yonne. Long de 220 mètres, il est composé de 33 voûtes minces. Au pied du premier barrage qui est géré par une institution publique “ les grands lacs de Seine “ qui regroupe les départements de Paris, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne, une usine hydroélectrique, gérée par E.D.F, entrée en exploitation en 1950, produit, grâce à la chute d’eau créée par le barrage, 18 millions de kWh par an.

Les travaux qui ont repris en 1945 se sont achevés en 1949. Au plus fort de l’activité, plus de 500 ouvriers travaillaient à la construction de ce barrage en béton armé de type “ à voûtes multiples et contreforts “.

TRAVAUX PREVUS.

Différentes études et expertises ont mis en évidence des problèmes pouvant affecter sa sécurité et sa pérennité. L’institution va entreprendre des travaux dits de « réhabilitation par confortement » visant à étanchéifier l’ouvrage et à conforter les fondations. Lors des travaux initialement prévus en 2008 mais qui devraient débuter en 2011, un batardeau devrait être construit permettant de constituer un stock de 2 millions de m3 garantissant le débit réservé de l’Yonne. En revanche, l’alimentation du canal du Nivernais ne serait pas garantie. L’alimentation de l’usine hydroélectrique serait interrompue. Parmi les mesures d’accompagnement prévues, l’étanchement de la rigole d’alimentation du canal du Nivernais.

PLAN PARTICULIER D’INTERVENTION.

Qualifié de “ grand barrage “ à cause de sa hauteur supérieure à vingt mètres, et de sa retenue supérieure à 15 millions de m3, il fait l’objet, comme celui de Chaumeçon, d’un Plan particulier d’intervention qui précise les mesures destinées à donner l’alerte aux autorités et aux populations, à organiser les secours. En 2007, des plaquettes d’information ont été distribuées dans les foyers de 35 communes de la Nièvre et 39 communes de l’Yonne. On y apprend que les habitants de Clamecy, située à 57 kilomètres du barrage, ont trois heures trente pour évacuer. Ceux des quartiers Rive droite et de la Marine à Auxerre, douze heures.

Michel Melka.









De l’origine des flotteurs de Clamecy (facétie)

D’où venaient les hommes qui formaient la population de flotteurs installée à Clamecy depuis le milieu du XVIe siècle ? Si l’on en croit Jacques Dupont (La Vie quotidienne des flotteurs, SSAC, 2005), les spécialistes du flottage n’en sauraient rien. L’exposition intitulée Les Gaulois font la tête, organisée, cette saison 2010, par le musée de Bibracte nous permet peut-être d’apporter quelques éléments de réponse à cette intéressante question. Comme justement, les sources de l’Yonne se trouvent à proximité du site, voilà qu’on exulte tout à coup : Euréka ! Les flotteurs en herbe n’ont eu qu’à suivre le cours du grand fleuve ; les Eduens et les « Chie dans yau » ne sont, ne seraient qu’un même peuple…



Buste en chêne, 50 av. J.-C., trouvé à Yverdon-les-Bains (Suisse). Sculpture en pied, dont seule la tête est traitée avec précision : coiffure au bol avec natte retombant sur l’épaule, cou orné d’un torque, etc.



Que l’on consulte la carte montrant l’étendue du territoire des Eduens, qui couvre toute la Nièvre, débordant parfois plus ou moins largement sur les départements limitrophes, la Côte d’or, la Saône-et-Loire, un peu le Cher, l’Yonne, et on réalise que, tous, Nivernais que nous sommes, nous sommes des Eduens – sinon des flotteurs ! En effet, si le découpage de notre département recouvre une entité ethnique, c’est bien celle du peuple éduen. Mais les révolutionnaires qui ont créé les départements, bien que ne manquant pas de culture historique, ne l’ont peut-être pas fait exprès… Toutefois, le mont Beuvray et le musée sont en Saône-et-Loire, alors que, à peine sur la route qui se trouve sous le parking du musée, on tombe face au panneau indiquant qu’on entre dans la Nièvre. En 1790, le site antique était encore inconnu des archéologues et des historiens. Mais, depuis la redécouverte de l’ex-capitale des Eduens vers 1880, on reste confondu devant la pertinence de la logique qui voulait que Bibracte soit relié administrativement à Autun. Nos révolutionnaires étaient-ils visionnaires ? Toutes ces considérations géographiques nous ramènent à l’époque contemporaine et vers une autre grave question : le président Mitterrand, qui avait émis le souhait d’être enterré au mont Beuvray, voulait-il reposer en terre nivernaise ou en Saône-et-Loire ?

Tête sculptée trouvée à Bibracte, IIe-1er siècle av. J.-C.



Mais revenons aux Eduens, amis des Romains, à l’apogée de leur culture, aux deux premiers siècles avant et après notre ère. Au tout début du Ie siècle après J.-C., les habitants de Bibracte quittent leur oppidum imprenable pour s’installer dans les villas d’Augustodunum, lorsque l’empereur Auguste leur fait construire dans la plaine une belle cité romaine. Fondus dans la civilisation gallo-romaine, malgré les remparts qui entourent leur nouvelle cité, ils subissent les aléas des invasions des nombreux peuples barbares venus de l’Est. Lorsque les Francs envahissent la moitié nord de la Gaule, l’ex-territoire éduen s’est trouvé un temps coupé en deux, la frontière sud du royaume franc se trouvant sur une ligne Cravant–Clamecy–Varzy–La Charité... L’autre partie, au sud, est en territoire burgonde, pendant le siècle et demi que dura leur royaume. Au VIe siècle, au terme d’une alternance de batailles (dont le siège d’Autun qui dura un an) et d’alliances de sang entre les deux peuples rivaux, les rois francs, fils de Clovis, se partagent la Burgondie. Mais la cohésion entre les ethnies burgondes et gallo-romaines avaient fait naître un particularisme et fait émerger une nouvelle entité, la Bourgogne, qui subsiste sous les Mérovingiens et bien après…

Des Eduens aux flotteurs de Clamecy…

Pourtant, malgré tous ces brassages, si l’on examine aujourd’hui les caractéristiques des uns et des autres, on est surpris de trouver autant de similitudes entre les Eduens et nos flotteurs de Clamecy.


Latran, dit Bec aiguisé (musée d’art et d’histoire Romain Rolland)

Les Eduens étaient fort en gueule ? Combien de révoltes et autres jacqueries chez les compagnons de rivière ? Combien portaient un surnom du type Grande Gueule, Gueulard, Gueulin, etc.?
L’art celtique du second âge de fer ne représente quasi jamais le corps en entier. La tête est privilégiée. Voyez le buste de Jean Rouvet, naguère sur le pont de Bethléem à Clamecy, aujourd’hui et ce depuis 1949, à l’extrémité du môle séparant les deux bras de l’Yonne en amont du pont de Bethléem !…
Les Gaulois ont inventé un savon pour colorer leurs cheveux en roux ? Certains hommes portaient une natte. Le couvre-chef des flotteurs, large béret dit des plumets parisiens, que porte Bec Aiguisé sur la célèbre photo du musée de Clamecy n’a-t-il pas une petite queue sur le côté ?
Je laisse de côté le rite des têtes coupées, portées à l’encolure de leurs chevaux ou exposées sur les portiques à l’entrée des villages…

Sobriquets gaulois et clamecycois

Mais, par delà les 15 siècles et plus de distance, s’il y a un trait commun aux flotteurs et à nos lointains ancêtres éduens, c’est le goût immodéré pour les sobriquets.
Des linguistes1 ont pu identifier comme étant le nom du ou de la propriétaire d’un récipient (assiette, bol, pot, cruche…) les graffites trouvés sur les céramiques provenant des fouilles de Bibracte et d’Autun. Ces noms et/ou surnoms sont transcrits au moyen de l’alphabet grec jusqu’aux environs de la période augustéenne. L’alphabet latin ne s’est imposé à Bibracte que vers la fin du Ier siècle, son implantation correspondant à la réorganisation administrative des Gaules par Auguste (63 av J.-C.-14 après J.-C.)… Ce sont des noms comme le Brun, la Brune (Donnias et Roudos), la Rousse (Bricia), la Naine (Curra) ou Grosse tête (Cambaromarus), Tête de chien (Cunobarrus)… Mais on trouve aussi un Vogitiou « sur deux vases de forme et de fonction différentes provenant de l’atelier des forgerons de Bibracte », vocable qui signifierait « aiguisé » ! Un ancêtre de Latran, dit Bec aiguisé ?
D’autres vocables sont des noms d’ethnies, devenus des noms de personnes. Ainsi le peuple boïen, qui faisait partie de la migration helvète, implanté sur un canton situé au nord-ouest du territoire éduen qui avait pour capitale Gorgobina (Sancerre), a donné Boiia (la Boïenne), « boïen » signifiant par ailleurs « propriétaire de bovins », puis « homme fiable ». Autres noms d’ethnies : les Calètes (les Durs), les Carduques (les Sangliers de bataille), les Véliocasses (les Crépus), etc. On trouve aussi Druentia (la Durance, qui signifie celle qui court), Excingos (le Guerrier), etc.
Chez les flotteurs, tout le monde a entendu parler de Grande Beuche (Bûche), Bec aiguisé, Pou d’ Cane, Grand Coq paré, le roi de Sardaigne, etc. Joseph Gadiou écrit que, « vers 1789, on rencontre sur la liste de confection des rôles à Clamecy, J.C., dit Sans Façon, R. dit Barbe Blanche […], la Flotte, Frappe d’abord, Fredaine2, etc. ». Les femmes, elles aussi, ne sont pas en reste : la Reine des choux, la Grand-Dent, la reine de Sardaigne…
Mais savez-vous, chers lecteurs, que la coutume des sobriquets perdure encore aujourd’hui à Clamecy ? Jusque dans l’équipe et l’entourage du Picot, d’aucuns ont leur surnom. Ainsi, Cochise et Papoose ne sont-ils pas dignes de figurer aux côtés de Bec Aiguisé ?

Anne Dourneau.



P.S. Je tiens à remercier le musée de Bibracte et la SSAC.
1. Catalogue des graffites sur céramiques de Bibracte et Les Gaulois font la tête, livret édité par L’Archéologue à l’occasion de l’exposition.
2. Joseph Gadiou, A propos des flotteurs  ; Surnoms et sobriquets clamecycois, Fournier éd., Clamecy, 1935. (Fonds SSAC.)