Le Picot

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ANNÉE 2002

N°3 - N°4

jeudi 23 juin 2011, par Le Picot




FÉVRIER 2002 (N°3)




RÉSISTANCES D’AUJOURD’HUI

La résistance républicaine au coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte a été largement commémorée les 1er et 2 décembre à Clamecy. L’originalité de la manifestation a consisté à réunir la résistance de 1851 et les résistances de 2001 en investissant le plus largement possible la ville. C’est ainsi que les rencontres-débats n’ont pas eu lieu dans des salles habituellement réservées à ce type d’interventions mais dans différents cafés.

Au Beauséjour on a discuté de la démocratie participative avec J.P. Collin de l’association icaunaise DEFI. Les Clamecycois présents ont posé de nombreuses questions. De là, on s’est rendu au Commerce où P. Nerot (de la Confédération Paysanne de la Nièvre) proposait de débattre sur la malbouffe. Avec une cinquantaine de participants, le débat a été très animé. C’est au Bar des PTT que J.B. Eyraud (président de Droit Au Logement) était venu parler des nouvelles exclusions et des nouvelles militances. Le café était bondé et les problèmes évoqués ne laissaient pas indifférents les jeunes présents. Enfin, au Breakfast “ chez Georgette ” J.C. Amara (porte parole de Droit devant) enchaînait sur la mondialisation citoyenne des résistances. Débat passionnant mais tout le monde n’a pu trouver place dans l’établissement. Beaucoup sont restés dehors. Un public nombreux (de plus en plus nombreux au fil des heures), attentif, posant des questions pertinentes, a participé à ces débats. Les intervenants ont été surpris par la qualité du dialogue qui s’était instauré. L’horaire prévu a été largement dépassé. C’est à regret qu’il a fallu arrêter. A côté de ces forums, on ne peut plus sérieux, il fallait faire une place à la musique, au chant, voire à la danse. N’oublions pas qu’il y a toujours un côté festif au cœur de toutes les luttes. C’est dans cet esprit que des apéritifs-concerts ont été organisés au Café du Parc (avec Pierre et François), à la Taverne (avec Thy), à l’Ile Margot (avec Almarita), à la Tour (avec Hug) et chez Mon Oncle Benjamin (avec Fabio). Dans certains lieux, on a largement dépassé l’heure de l’apéritif. Il semble que tous les commerçants qui ont accepté de jouer le jeu n’ont eu qu’à se féliciter de l’animation qui a régné dans la ville. Enfin la journée du samedi s’est terminée par un grand concert gratuit sous chapiteau. L’idée était de faire participer les plus jeunes à un événement qui aurait pu les laisser indifférents. Plus de 600 personnes sont venues applaudir Hug, La Rue Kétanou et Beautés Vulgaires. Cette journée a pris une dimension surprenante avec des gens venus de tous horizons qui, manifestement, avaient l’espoir de pouvoir discuter, penser, agir.

Le Picot.




JUILLET 2002 (N°4)




MA CAMPAGNE À L’HEURE FN

OU LA TROUILLE AU FOND DES BOTTES.


" La Nièvre, département républicain ". Tu parles, Charles ! On y a voté facho comme ailleurs et dans certaines communes, plutôt deux fois qu’une. De quoi frémir quand on traverse certains villages d’apparence paisible. Le phénomène, inquiétant ici comme ailleurs (et pas seulement dans la Nièvre et pas seulement en France...) mérite que le Picot s’y arrête. En Nièvre comme en Vaux d’Yonne, la délinquance, bien qu’en progression, est sans commune mesure avec celle de certaines banlieues et l’immigré quasi inexistant depuis fort longtemps. Les Belges, Italiens, Espagnols, Polonais et Portugais d’origine, nombreux dans le secteur, y sont tellement intégrés qu’ils sont devenus de bons Français à tel point qu’il ne serait pas plus étonnant que ça que l’Etranger d’aujourd’hui, c’est à dire un Arabe à défaut du Juif d’avant-guerre, déclenche chez eux le réflexe pavlovien du Frontiste haineux et de base, comme chez de trop nombreux Nivernais de vieille souche. Tentons cependant l’amorce du début d’une analyse.

Un vote qui vient de loin.

L’observateur attentif des derniers scrutins, élections présidentielle (1995), régionales (1998) et européennes (1999) en particulier, ne peut aujourd’hui se montrer réellement surpris du score du FN dans le département à l’occasion de la dernière présidentielle. Depuis près de 10 ans se dessine dans la Nièvre une carte du vote facho que le 21 avril 2002 n’a fait que confirmer en l’amplifiant. Ce qui retient le plus l’attention, c’est l’ancrage de ce vote dans des zones bien circonscrites et dont, là aussi, il n’y a pas lieu de se montrer autrement étonné. Car il existe bel et bien un certain nombre d’explications à ce détestable engouement.

Délinquance et insécurité : la confusion.

Les chiffres, on le sait, sont têtus. Dans le cas qui nous intéresse, ils mettent bien en valeur un fait : il ne faut pas confondre délinquance (objective, observable, précise et quantifiable) et insécurité (subjective, diffuse et multiforme). Prenons le canton de Clamecy. Les chiffres de la délinquance sont connus, notamment à travers la passionnante étude visant à l’installation d’un Centre social dans " la cité des flotteurs ". On y voit que dans le chef-lieu, cette délinquance a sensiblement progressé ces 2 dernières années et qu’autour, elle diminue au fur et à mesure que l’on s’en éloigne. Mais que constate-t-on si l’on superpose la carte de la délinquance et celle du vote FN ? Qu’elle est inversement proportionnelle : plus on s’éloigne du chef-lieu, et donc du plus fort taux de délinquance, et plus le vote FN, sensible à " l’insécurité ", est fort. On peut donc en déduire que la délinquance, constitutive de la notion d’insécurité, n’est pas le principal moteur du vote. Mais il est vrai que l’insécurité est vaste : un automobiliste bourré qui voit venir un barrage de gendarmerie est en situation d’insécurité car il court le danger de se voir retirer son permis, comme l’éleveur qui nourrit ses bêtes aux farines animales risque de voir abattre son troupeau. De même, l’employé d’une entreprise sur le déclin peut être licencié et ne plus pouvoir rembourser les traites de son pavillon etc... Il nous faut donc mieux préciser "l’insécurité" dans le contexte de cet article.

Vive " l’insécurité ".

Les hommes politiques sont rarement des sociologues. En revanche, ils sont souvent d’excellents psychologues et l’invention de " l’insécurité " est une sacrée bonne trouvaille. A quoi avons-nous assisté avant même le début officiel de la campagne présidentielle sinon au déferlement d’un unique thème de campagne, matraqué par un certain Jacques Chirac et ses hommes de main, parfaitement relayés par les médias les plus puissants : " l’insécurité ". Il est d’ailleurs, à ce propos, intéressant de constater un glissement de vocabulaire qui n’est pas innocent. Il a d’abord été question de sécurité (" rétablir, assurer, promouvoir etc... la sécurité " ), terme positif. Puis, assez vite, " l’insécurité ", terme négatif, a fait une entrée fracassante, évidemment accolée à : "... dont le gouvernement Jospin porte l’entière responsabilité " et subordonnée à quelques adjectifs choisis : " Insécurité galopante ", " inadmissible ", " insupportable ", etc.
"L’insécurité", mot inquiétant mais vague, a une conséquence précise : la trouille qu’elle inspire et provoque, pourvu qu’on l’entretienne bien. En général, à défaut d’un programme politique attrayant, ça marche, comme l’ont montré les législatives de juin 1968, juste après les barricades étudiantes du mai de la même année (la plus forte chambre de droite avant nos législatives 2002). D’autant plus que l’insécurité est, nous l’avons vu, hautement subjective.
Sa traduction électorale va dépasser toutes les espérances de son initiateur qui a pu croire intelligent (et dans un sens, bassement électoral, il a eu raison) de réduire le débat démocratique à un seul outil de mesure : le trouillomètre.
Avec cependant un effet imprévu (mais était-il vraiment sous-estimé par l’équipe Chirac ?) : le renforcement du candidat de l’extrême-droite dont " l’insécurité " est un thème politique majeur, ancien et constant.
" Entre la copie et l’original, les Français sauront toujours choisir ". M. Le Pen n’a cessé de le répéter et nous avons pu en voir les conséquences.
Dans nos zones rurales, l’effet a joué plein pot.

La peur sortie des urnes.

Il est encore un peu tôt pour analyser en profondeur l’effet "insécurité" sur le vote facho dans nos campagnes, d’autant plus que les législatives et leur fort taux d’abstention ont faussé la donne et l’examen serein de ce vote. On peut toutefois lancer quelques pistes.
D’abord, nous pouvons constater que le vote Le Pen est d’autant plus fort que les communes où il enregistre ses meilleurs scores sont les plus rurales, voire les plus isolées. Nous pouvons aussi définir la composition sociologique de ces communes. Il s’agit d’une population majoritairement tournée vers l’agriculture, vieillissante sinon âgée avec, en plus, le retour au bercail de nombreux retraités "montés à Paris" après-guerre, abondée par l’apport de résidents secondaires, parfois important. Ce coktail est détonnant au regard de la mise à feu sécuritaire, en dehors de toute référence à la délinquance ou à l’immigration, sauf dans un cas que nous détaillerons ci-dessous : le résident secondaire.
Qui de plus " insécurisé " qu’un agriculteur dont le revenu (en moyenne 50 % de subventions européennes) est menacé par une politique agricole commune (PAC) visant à réduire sensiblement ses ressources ? Héritier d’une France ultra-conservatrice où, de Pétain à Chirac, il a fait l’objet de toutes les attentions, l’agriculteur se sent maintenant abandonné " par la faute d’une Europe supranationale ", comme le répètent à l’envi MM. Le Pen et Chevènement et comme l’ont dit un ton en dessous tous les gouvernements jusqu’au présent. Donc en état " d’insécurité ".
Qui de plus fragile qu’une personne âgée, déboussolée par l’accélération du monde qui l’entoure, de la mise en place de l’euro aux attentats du 11 septembre et à leurs suites, et par nature plus vulnérable car physiquement diminuée ? En état " d’insécurité " aussi.
Qui de plus malmenés et sensibles à la peur du lendemain que des résidents secondaires votant dans leur commune d’accueil, pour la plupart issus des classes laborieuses, qui vivent l’essentiel de leur année dans des banlieues défavorisées où la délinquance est un fait réel et dont eux-mêmes ou leurs proches sont menacés ou frappés par l’emploi précaire, le chômage et l’incertitude quant à une retraite garantie ? En situation d’insécurité aussi.
Qui de plus ciblé et de plus crédule que l’ensemble de cette population dont l’ouverture au monde se résume aux journaux télévisés de TF1, principaux propagandistes de " l’insécurité " ? N’oublions jamais cette phrase récente (1997) du linguiste américain Noam Chomsky : " La propagande est à la démocratie ce que la matraque est à la dictature".
Sous réserve d’une étude plus fine, l’essentiel des ingrédients du vote en faveur de l’extrême-droite est en tout cas réuni. Il caractérise bien le vote facho tel qu’on le connaît dans l’histoire contemporaine. Il ne s’agit pas d’un vote " protestataire " (formule facile), en tout cas pas seulement. Certains qui, dans la Nièvre et dans notre canton, ont voté Le Pen ont pu se faire abuser, certes, mais la très grande majorité de ces électeurs savait exactement pour qui et pour quoi elle votait : un régime autoritaire, policier et xénophobe dont le gouvernement actuel, principal bénéficiaire de leur vote, a déjà commencé, sous des airs patelins, à traduire les aspirations qui en fait lui conviennent.
Au nom de la démocratie et de la République...

Charles Bonnotte.