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ANNÉE 2005

N°12 - N°13

jeudi 23 juin 2011, par Le Picot




MARS 2005 (N°12)




FRAGMENTS DE VIE :

Julianne Coquard à Arzembouy vers 1925.





- Je suis née en 1914 dans le hameau des Ombreaux, sur la commune d’Arzembouy près de Champlemy. Trois ans plus tard, je perdais ma mère, emportée par la grippe espagnole tandis que mon père décédait en 1923 d’une maladie contractée sur les champs de bataille. J’avais alors 9 ans. Ma sœur (12 ans) et moi avons été prises en charge par notre grand-mère maternelle Alma Thibaudat, veuve, qui a dû reprendre son métier de couturière pour hommes afin d’obtenir de quoi nous élever. Nous vivions donc dans sa petite maison, de deux pièces seulement : une cuisine-pièce à vivre et une chambre. La cuisine était la seule pièce chauffée grâce à son poêle " à deux marmites ", doté d’un petit four sur le côté. L’activité de couturière ne laissait guère le loisir de cuisiner à ma grand-mère, même si elle possédait une machine à coudre (à pédale), elle devait passer beaucoup de temps à coudre à la main (ourlets, boutonnières, brides… pour les chemises, blouses, vestes et pantalons qu’elle confectionnait). D’ailleurs, tous les vêtements que nous portions étaient également fabriqués à la maison. Ma grand-mère achetait son tissu auprès d’un marchand ambulant.

Quel type de vêtement portiez-vous ?

- Les vêtements " traditionnels " de femmes : culottes, chemises, chemises de nuit, tabliers, blouses, robes, recouverts d’une cape en lainage avec une capuche les jours de pluie. Mon autre grand-mère fournissait des bas tricotés à la main, d’abord noirs puis beiges pour les filles. Ma grand-mère Alma, elle, portait des jupes longues ; celle du dessus sans poche, était pourvue d’une fente sur le côté, qui permettait d’accéder à la poche de celle du dessous. Pour aller à la messe, elle se coiffait d’une " bonnette " : un bonnet noir, agrémenté d’une garniture de crêpe noir plissé et de rubans à nouer sous le menton. D’ailleurs, toute sa vie elle a porté le noir du deuil (mari, fille, gendre, beaux-frères, belles-sœurs…). Nous portions des galoches montantes ; celles de mon grand-père étaient basses. On croit souvent que ces chaussures de cuir à semelle de bois ferrée sont une invention de la guerre de 40, ce n’est pas exact. D’autres familles ont porté des sabots jusque dans les années 60.

Que mangiez-vous ?

- Une nourriture plutôt simple : du pain, en miche, cuit une fois par semaine dans le four de la maison puis nous l’avons acheté au boulanger qui passait avec sa camionnette et le déposait à chaque maison. Ma grand-mère avait une vache qui nous fournissait le lait, le beurre, la crème, le fromage. Nous consommions les légumes du jardin et les produits de la basse-cour (lapin, poule, oie, œufs de poule ou d’oie au plat ou en omelette). Nous ne mangions pas de viande tous les jours et, de temps en temps, ma grand-mère achetait du bœuf (à pot au feu) et du lard à un boucher ambulant. Elle ne faisait jamais de gâteaux, nous mangions des fruits : noix, pêches, pommes, poires, prunes fraîches ou sèches, au four après la cuisson du pain. Le fromage était fait à la maison et l’huile (de noix) était pressée à Champlemy.

Pouvez-vous me donner un exemple de menu quotidien ?

- Le matin : café au lait avec tartines de beurre. A midi : des légumes, de temps en temps de la viande, du fromage, des fruits. Le soir : une soupe (pain au lait) et du fromage fondu.

et les boissons ?

- L’eau provenait du puits. Un seau d’eau était puisé pour la journée : il restait dans la cuisine. Nous y plongions une petite casserole pour nous désaltérer : la sensation de fraîcheur était alors plus grande qu’avec un verre. Le puits était d’ailleurs le complément de la cave pour tenir les aliments au frais. On les mettait dans le seau, dont la chaîne était bloquée pour qu’il soit au bon niveau. Le beurre était placé entre deux feuilles de chou ou d’oseille puis dans un panier descendu lui aussi dans le puits.

Comment vous éclairiez-vous ?

- A la maison, il y avait une lampe à pétrole ; dans l’étable, c’était une lampe tempête, nous avions peu de bougies. C’est juste avant la guerre de 40 que nous avons été raccordés à l’électricité. Ma grand-mère avait refusé précédemment la pose d’une potence pour les fils, sur sa maison (au bord de la route de Nevers) car elle craignait qu’on ne lui impose ensuite de s’équiper en lumière électrique.

Pas d’électricité, pas de réfrigérateur, et la lessive ?…

- On plaçait le linge dans un cuveau, à l’extérieur. On l’arrosait avec des cendres de bois délayées avec de l’eau chaude. On recueillait l’eau en dessous, on la réchauffait et on arrosait encore. Ceci, à de nombreuses reprises. Il fallait choisir des cendres sans coquille d’œuf ni pelures de châtaignes, sinon le linge était taché. Ensuite, nous emportions le linge dans une bassine sur une brouette jusqu’au lavoir, à 400 mètres de la maison et nous l’y rincions. Enfin le linge était rapporté à la maison et mis à sécher sur la haie. On repassait avec des fers en fonte chauffés sur le poêle (ou, en été, sur un réchaud à charbon de bois, à l’extérieur, à cause de l’odeur). Il fallait se protéger de la chaleur de la poignée, en l’entourant d’un chiffon plié plusieurs fois et on repassait sur la table couverte d’une épaisseur de tissu.

Pour dormir ?

- La chambre n’était pas chauffée : un édredon de plumes nous tenait chaud. L’hiver, on mettait une bouillotte d’eau chaude pour réchauffer les pieds ou bien une brique qu’on avait fait chauffer sur le poêle ou dans le four et qu’on enroulait dans un chiffon. Notre grand-mère dormait dans la cuisine. Elle pouvait fermer le lit grâce à deux immenses rideaux à fleurs retenus par un " ciel de lit " fixé au plafond.

Et la toilette ?

- Elle se faisait dans un baquet avec de l’eau chaude. Après on se changeait et on mettait une chemise de toile bien repassée mais bien raide aussi : il fallait la froisser pour l’assouplir. En ce qui concerne " les " toilettes, certains avaient une cabane en bois dans le jardin ou au fond de la cour. Nous n’en avions pas : nous devions aller sur la place à fumier, en plein air, mais encadrée de trois murs. Plus tard, nous avons eu une chaise percée, installée dans l’étable. Il y avait aussi un vase de nuit pour la chambre.

Vous alliez à l’école ?

- Bien sûr, à Arzembouy, un kilomètre à pied. Lorsque j’étais au C.P., un vieil instituteur retraité a été rappelé pour enseigner ; les autres étaient partis ou morts à la guerre. Quand il était malade, sa fille le remplaçait. Je suppose qu’elle avait le brevet. L’hiver, nous emportions notre repas dans un petit chaudron que la maîtresse mettait à réchauffer sur le poêle de la classe. Pour moi, l’école publique s’est terminée à 12 ans, avec le Certificat d’Etudes. Je suis allée ensuite un an à Varzy dans une école libre. Ma grand-mère n’était allée que deux ans à l’école, le temps d’apprendre à lire et à compter, sous la direction du sabotier d’Arzembouy, qui travaillait ses sabots tout en enseignant aux enfants. Ses parents à elle ne sont jamais allés à l’école et ne savaient pas lire. La plupart des filles restaient chez leurs parents jusqu’au mariage. Quelques-unes, plutôt rares, allaient à Jeanne d’Arc à Nevers. Quant à moi, qui avais appris à coudre depuis l’âge de 6-7 ans, peut-être même un peu plus tôt, je me suis mise à la couture comme ma grand-mère : je " roulottais " des pochettes (des petits mouchoirs légers à glisser dans une poche). J’en faisais quatre à l’heure : une dame d’Arthel les collectait auprès d’ouvrières à domicile comme moi pour les envoyer à un marchand en ville. Plus tard, j’allais entretenir le linge, à la journée, chez trois patronnes d’Arzembouy (repasser, raccommoder, coudre…). Je dois signaler qu’elles ne m’ont jamais traitée en domestique puisque j’y mangeais à la table des patrons.

Que faisaient les garçons ?

- Après l’école, ils se plaçaient dans les fermes en tant que commis. Les fils de cultivateurs restaient chez leurs parents. D’autres, comme le fils du chef de gare, allaient à Nevers, par le train, à l’école Saint-Cyr.

Il y avait une gare ?

- Oui, à deux kilomètres, le train permettait d’aller à Varzy ou à Prémery, par exemple. En 1928, un service de car a été organisé. Sinon, nous nous déplacions à pied (quatre kilomètres pour aller à Champlemy), les hommes à vélo, les gendarmes à cheval. La " factrice ", elle aussi, avait un vélo, ce qui était rare pour les femmes. Le courrier était apporté en voiture à cheval de Prémery puis distribué par la patronne du café-épicerie, où était aussi installé le téléphone, dans une sorte de placard en bois. Le soir, elle expédiait le courrier au départ à la gare d’Arzembouy.

Pas d’engins à moteur ?

- Si, tout de même : le médecin de Champlemy, des " gros " cultivateurs avaient une automobile et les garçons de l’Assistance publique s’achetaient une moto avec leur pécule. Pour la culture, on attelait deux vaches, on utilisait un âne. Les fermiers riches avaient plusieurs paires de bœufs puis des juments. ... Voilà la vie que j’ai connue dans le premier quart du XXè siècle. Je me suis ensuite mariée et c’est alors que je me suis installée avec mon époux à Moulot, que je n’ai jamais quitté. Je suis devenue agricultrice. Mais c’est là une autre histoire.

interview Dominique Girault.




AOÛT 2005 (N°13)




Le Café “Saucisson“

L’hôtel restaurant, le Beau Séjour existait déjà au XIXe siècle, c’est ce que laissent supposer d’anciennes factures retrouvées lors d’une transformation récente.

Les bistrots ouvriers ont, pour la plupart, fermé leurs portes. A Clamecy le dernier d’entre eux est situé en haut de la rue de l’Abreuvoir. C’est le lieu de passage et de rencontre d’un grand nombre d’habitués, actifs, retraités ou chômeurs. On s’y côtoie autour d’une chopine de rosé pour débattre des soucis du jour qu’aggravent les mesures d’exclusion d’une part toujours plus importante de la société. Les commentaires acides et humoristiques qui y fusent sont peu flatteurs pour les puissants de ce monde… Sarkozy a oublié d’y prendre un bain de foule lors de son passage récent dans la région. Dommage ! Il aurait pu y rencontrer l’esprit de la cité des flotteurs… L’hôtel restaurant, le Beau Séjour existe déjà au XIXe siècle, ce dont témoignent d’anciennes factures retrouvées lors d’une transformation récente. Ce café ouvrier est repris au tout début des années 60 par M. et Mme Maupetit. Jean-Claude, dit Jean et Ginette se rencontrent à Billy-sur-Oisy, au Bœuf couronné tenu par la famille Rollin chez qui Ginette occupe l’emploi de femme de ménage tandis que Jean travaille à la boucherie. C’est là, dans les années cinquante, que Jean reçoit son surnom pour la qualité de sa charcuterie et tout particulièrement de son saucisson à l’ail. Ils se marient en 1958. Mme Maupetit est née le 24 avril 1938 à Saint-Verain en Puisaye. Jean, né le 9 août 1928 à Paris ignore tout de sa naissance car il est abandonné puis recueilli par Mme Pot de Saint-Pierre-du-Mont qui a élevé 13 enfants de l’Assistance publique. Les recherches sur sa mère butent sur les propos laconiques d’un directeur de l’Assistance publique de Prémery : " C’est pas la peine de chercher, c’était une moins que rien. " Dominique, leur fille, aimerait savoir et regrette " de n’avoir aucune photo de l’enfance de Jean qui furent brûlées avec tous ses papiers sur ordre d’un notaire lors de la succession de Mme Pot.*" Visiblement, nous ne sommes pas plus égaux devant la mémoire que devant la mort. Au cours des années 60/70, Mme Maupetit tient l’établissement tandis que Jean travaille à la charcuterie Colas, puis comme ouvrier chez Soubitez jusqu’en 1977/1978. A cette époque, quatre personnes sont employées à l’hôtel-restaurant où sont servis 45 à 50 couverts chaque midi. " L’hôtel hébergeait des pensionnaires comme Moustique qui y rencontra son épouse. Les pensionnaires faisaient partie de la famille et, arrivés à l’âge de la retraite, certains continuaient de vivre là. L’un d’entre eux est resté jusqu’à la fin de sa vie. Les clients se confiaient volontiers à ma mère qui écoutait avec attention les tracas de chacun… Pour accéder aux chambres des pensionnaires après la fermeture, il fallait passer par la cave. Mon père avait trouvé l’un d’eux, au petit matin, endormi devant la porte qu’il croyait close… "* Mme Maupetit dont la formule " On n’assomme pas la clientèle ", ne s’est jamais démentie fut très triste de devoir arrêter la restauration pour raison de santé en 1984. De fait, chacun se demande comment, avec des tarifs aussi bas, ils pouvaient s’en tirer financièrement. " Un sandwich, c’était le tiers d’un pain avec ce qu’il fallait à l’intérieur. " Jean Maupetit tuait le cochon et fabriquait la charcuterie mais à combien estimaient-ils le prix de leur travail ? Même les gendarmes commandaient des casse-croûte qu’ils réservaient par téléphone en demandant à " parler à Mme Saucisson*"" C’étaient les cafetiers les plus anciens de Clamecy après les Virot qui tenaient le bar tabac au pied de l’escalier de la Veille Rome. Dans les années 60, chaque année, on y organisait l’un des concours de belote les plus courus du secteur et le dimanche matin, à l’heure de l’apéro, Mme Maupetit offrait des petits gâteaux aux clients... Il n’y avait que là que ça se faisait à l’époque. La classe ouvrière venait parce que c’était pas cher. Chacun pouvait discuter librement, sans crainte des reproches ou des mouchardages. Jean était solidaire des manifestations ouvrières dans les périodes de contestation et c’était le seul cafetier qui acceptait de monter à la Colonne pour servir, en mémoire des insurgés de 1851, le vin d’honneur du 14 juillet.** " Communiste de cœur, Jean Maupetit avait adhéré au PCF. Il n’était pas seulement généreux, mais, il était avec Marcel Maheux, l’un des rares militants du Parti avec qui nous pouvions discuter en dépit des directives de mise à l’écart, voire de dénonciation, des " gauchistes ". " Jean aimait les farces et détestait préparer le café, aussi assurait-il aux clients que la cafetière était en panne. Une panne sérieuse et de longue durée… Au touriste de passage qui demandait l’origine du vin de comptoir, il vantait les mérites du Saint-Pierre-du-Mont, ce grand cru local injustement méconnu.**" Moustique se souvient avoir " joué sur ses conseils, le 21 dans une course de 20 partants ". Mais les pensionnaires n’étaient pas en reste non plus : n’ont-ils pas été mettre leurs lits sur l’échafaudage lors de la réfection de la façade… Peut-être pour dormir en terrasse. Dominique, la fille de M. et Mme Maupetit, ne voulait " surtout pas reprendre l’établissement " mais a fini " par céder devant l’insistance de Jean-Charles *", son mari qui travaille à l’usine comme c’était déjà le cas de Jean Maupetit. La fille de Dominique reprendra le café quand sa mère sera en retraite. Elles parlent donc de moderniser le lieu en espérant qu’un jour les abords du café et tout particulièrement les trottoirs seront refaits : " Toute mon enfance j’ai entendu le responsable du PC promettre à mes parents de refaire les trottoirs quand il livrait l’Humanité, mais les élus préfèrent les pavés de luxe à la réfection des trottoirs, le tape-à-l’œil à la sécurité des gens.*" Longtemps encore on se rendra chez " Saucisson " et même si l’origine du nom venait à se perdre, souhaitons que l’esprit de fraternité des années 60, reste le plus vieil habitué du lieu.

Yves Pupulin.


D’après les témoignages de Dominique Marquès (*) et Moustique (**).

Dans les années 70, lors de l’installation des infrastructures téléphoniques qui traversent Clamecy, nous allions prendre notre casse-croûte chez " Saucisson ". L’hiver était froid et humide et Mme Maupetit nous préparait des omelettes gigantesques ou même des poulets de ferme, au prix dérisoire d’un casse-croûte. Nous étions une quinzaine d’ouvriers de dix nationalités différentes et je me souviens de l’esprit de fraternité qui collait parfaitement avec le lieu et l’époque. Le racisme était exclu dans l’équipe, y compris pour le chef de chantier qui militait au PSU. Il avait pris l’habitude, après ces repas très amicaux et fortement arrosés, de descendre dans la tranchée afin de nous inciter doucement à reprendre le boulot, sans nous bousculer… Sans doute, souhaitait-il, lui aussi digérer tranquillement…







Pourquoi le Picot ?

Pourquoi publier une feuille indépendante à Clamecy, en Haut-Nivernais.
C’est en en juin 2001 qu’est sorti, à Clamecy, le premier numéro du Picot, " irrégulomadaire de résistance à l’apathie ". Le journal ouvre ses colonnes aux autochtones ou aux acteurs locaux qui peuvent donner leur opinion sur tout ce qui concerne leur quotidien, leur ville et ses environs. Le succès est immédiat et ne s’est pas démenti depuis.

Il y a plus de 150 ans, sous Louis-Philippe, quelques hommes éclairés ressentent pareillement la nécessité de créer dans les provinces des journaux indépendants. Des écrivains, tels le poète Lamartine ou George Sand, mettent leur plume au service de cette cause. Il nous a semblé intéressant de donner à lire, aujourd’hui, en 2005, ce qu’écrivait George Sand sur le sujet en décembre 1843. Voici donc des extraits de la lettre que la célèbre romancière (1804-1876) adresse à Lamartine, le fondateur du Bien public, à Mâcon. George Sand, qui s’apprête, avec ses amis, à lancer L’Eclaireur de l’Indre, de la Creuse et du Cher répond au poète qui vient d’accepter de leur donner des articles pour leur journal (qui paraîtra dans le Berry, de 1844 à 1847).

" Monsieur,
" […] J’ai cru devoir suivre, à la distance qui me convient, le noble exemple que vous avez donné. C’est une pensée grande et bonne que celle de rendre à la presse des départements sa vigueur et sa liberté ; c’est, de plus, une idée juste, une vue saine que de croire à sa résurrection possible et certaine, en dépit de la triste situation qu’a faite aux journaux de province l’abus de la centralisation […]. " L’abus de la centralisation à combattre, tel est l’objet principal qu’on doit proposer en travaillant au réveil de la presse dans les départements ; et je ne concevrais pas comment les journaux libéraux n’aideraient pas, les premiers, la province à sortir de cet état d’effacement et d’impuissance où l’esprit de gouvernement cherche à la tenir plongée. La centralisation est certainement la clef de voûte de l’unité française… Mais le principe même de la centralisation se trouve faussé aujourd’hui chez nous au point de produire le contraire de la centralisation véritable, c’est-à-dire la concentration, l’envahissement et l’absorption. Paris ne joue plus le rôle efficace par lequel la capitale devait féconder la civilisation, en organisant et dirigeant le mouvement des provinces. Au lieu de faire refluer sans cesse la vie du centre aux extrémités, cette vaste et terrible capitale est devenue un gouffre où le sang se fige, où la richesse s’engloutit, où la vie se perd. Là devrait bien tendre et aboutir toutes les forces vives du pays… Loin de là ! l’avare Babylone dévore ses enfants ; et, lorsqu’elle les rend au sol qui les a produits, c’est après avoir épuisé toute la sève qu’ils lui avaient donnée. Quel homme d’intelligence, savant ou artiste, philosophe ou politique, n’a été jeter sa vie à pleine main dans ce tourbillon délirant… Enfin, la province, c’est l’exil pour toutes les vanités souffrantes… " Sous un gouvernement paternel et vraiment éclairé, les choses se passeraient autrement… Le siège du pouvoir s’appliquerait à épargner la vie morale et intellectuelle des provinces ; il les contraindrait à s’instruire, à s’élever, à conserver […] les idées et les sentiments qu’elles produisent pour leur propre usage, au lieu de les abdiquer complètement, au profit de Paris. " Vous qui appréciez les causes et les effets de nos malheurs publics, dites-nous le principe de ce divorce entre la France et son œuvre, entre la patrie et la métropole. N’est-ce point une conséquence fatale du génie de Napoléon que ce développement illimité de la vie d’une cité aux dépens de la vie d’une nation ? Certes, l’Assemblée constituante et la Convention, en abolissant les barrières de province à province […] n’avaient pas voulu décréter l’anéantissement de la France. C’était au contraire, l’unité de la France que nos législateurs sortis du peuple avaient voulu fonder. Mais hélas ! leur tentative d’organisation ne fut qu’un rêve ; car où est ce peuple nouveau ?… L’unité véritable ne s’est pas fondée… Qu’est-ce, en effet, que la France aujourd’hui, moins Paris, sinon une grande solitude ? et l’on appelle cela centralisation !… " Paris, qui ne vit que par la France, ne saurait jamais lui rendre ce qu’elle a reçu en détail… " Tout s’absorbe vers le centre ; il n’en revient que de l’argent ; produit stérile, jouissance fictive qui ne descend pas jusqu’aux classes pauvres, et qui ne profite pas même aux classes moyennes. L’argent, dans leurs mains, n’est qu’un moyen de continuer le commerce de l’argent, d’acquérir plus d’argent encore, toujours plus d’argent ; et le laborieux spéculateur meurt à la peine de la richesse, sans y avoir soupçonné une source féconde pour le bien-être et le progrès moral de ses semblables. " En retour de ses écrivains, de ses artistes, de ses savants,… Paris envoie bien, il est vrai, quelques hommes à la province ; il lui envoie des préfets, des sous-préfets, des receveurs des finances, des percepteurs d’impôts, des commissaires de police et des officiers de gendarmerie, tous personnages qui n’ont d’autres offices que d’empêcher toute effervescence d’imagination, toute idée de progrès, toute originalité de caractère, toute pensée de réforme, toute tentative d’innovation…" Paris promet aussi " des routes, des édifices, des privilèges, des ponts, pourvu qu’on fasse serment de ne demander ni liberté de conscience, ni progrès d’esprit et de cœur, ni dignité… [On] " a réussi à faire la vie publique si amère en France qu’il faut un courage héroïque pour n’en pas abdiquer les droits et que la majorité des Français appelés à les exercer s’en dégoûtent davantage et semblent prêts à en répudier les premiers devoirs. Ce sombre ennui, cet amer scepticisme se montrent dans les provinces, privées d’affection et d’émotion, sous l’apparence d’apathie ou de brutale indifférence… Voilà ce qu’ils ont fait de la France de Jean-Jacques, de Voltaire et de Diderot, de la France de la Convention, de la France de Napoléon… " En attendant, que pouvons-nous, nous autres obscurs habitants des provinces les plus accablées pour secouer ce drap mortuaire dont on veut nous envelopper ? Vous nous l’avez appris, monsieur, en réveillant, dans la province qui s’enorgueillit de vous posséder, un esprit de vie, une conscience publique, et en lui créant un journal indépendant. Oui, nous voulons, autant qu’il est en nous, obéir à votre appel, et créer un organe de nos plaintes, de nos justes réclamations…, sur les rives de l’Indre et du Cher… Aucun sacrifice ne [nous] coûtera pour créer un journal indépendant… " Recevez donc les actions de grâce de toute une coalition d’honnêtes gens. J’y joins particulièrement les miennes, et l’expression de notre estime à tous, de notre fervente admiration.

George SAND "


Voilà la centralisation magistralement expliquée aux petits et aux grands. Comment la romancière verrait-elle aujourd’hui l’état des provinces, à l’heure où le gouvernement Raffarin vient de décréter la seconde étape de la décentralisation, autrement dit, le transfert aux collectivités locales ?…

Anne DOURNEAU.