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ANNÉE 2006

N°14 - N°15 - N°16

lundi 27 juin 2011, par Le Picot




FÉVRIER 2006 (N°14)




HOMMAGE A CLAUDE COGAN.

Né en 1937 à Boulogne-sur-Mer, Claude perd très jeune son père, porté disparu en 1940 lors de la bataille de Dunkerque. Sa mère et lui sont évacués dans la Nièvre en 1944. Ils s’installeront définitivement à Dornecy en 1945. Après des études au cours complémentaire de Corbigny qui a laissé dans son esprit l’image " d’une maison de correction ", il intègre l’Ecole Normale d’Auxerre. Instituteur, il enseignera durant toute sa carrière à Clamecy. Ses engagements politiques précoces se manifesteront par son adhésion à la tendance Ecole Emancipée puis au P.S.U. et par son combat contre les guerres d’Algérie et du Vietnam. Très actif pendant et après 68, luttes du Larzac et de Lip, il est élu conseiller municipal sur la liste d’union de la Gauche en 71. Il abandonnera ensuite toute implication dans les instances de la cité à l’exception du domaine culturel. Grand amateur de littérature, de théâtre et de jazz, il occupe jusqu’en 2OO3 la fonction de vice-président de l’A.C.L. Fondateur du club-théâtre, il met en scène plusieurs pièces dont " Le grand flot ", de Daniel Hénard, qui retrace l’histoire des flotteurs. En 2OO3, il lance l’idée du " Festival des Perthuis ". En 2OO5, sa maladie l’empêchera de participer à la 3ème édition de ce rendez-vous estival au succès croissant. Homme aux comportements des plus rigoureux vis-à-vis d’autrui ou de lui-même, Claude s’intéressait aux activités humaines, sans discrimination, qu’elles soient manuelles ou intellectuelles. Ce qu’il apprenait, il aimait le partager avec d’autres comme il aimait offrir les plants de sa serre, les champignons qu’il ramassait, les fruits de son jardin ou ceux, plus corrosifs, de son humour. Ce sens caustique de la critique se retrouvera naturellement dans le Picot, dès sa fondation en 2OO1. Nous avons décidé de poursuivre ce travail qu’il savait mener avec humour en attaquant la fonction et le comportement plutôt que la personne. Tout au moins, tant que cela reste possible.

La Rédaction.

Claude COGAN, maître d’école…

Lorsque j’ai rencontré Claude Cogan, j’ignorais son prénom et n’envisageais certainement pas de le lui demander. J’étais alors élève de CM1 à l’école Claude Tillier de Clamecy et, pour moi, il était et ne pouvait être que Monsieur Cogan. C’était juste après mai 1968 et, sans ressentir les éventuels changements entraînés par les " évènements " dans l’Education nationale, je percevais en lui ce mélange de bonhommie décontractée et de rigueur exigeante que je devais retrouver des décennies plus tard. C’était aussi l’aube de ma vocation de naturaliste et il a certainement contribué à l’affermir : j’ai encore mon cahier de " leçons de choses " de l’époque, relique de séances passionnantes.
La nature devait nous réunir des années plus tard puisque c’est au pied d’un pommier que je greffais dans son jardin du Crôt-Pinçon qu’il me proposa d’écrire " sur l’environnement " dans un journal qu’il voulait créer. Auparavant, nous ne nous étions revus que de manière très épisodique, au sein du club photo de l’ACL (une autre de ses passions), dans les spectacles ou concerts pour lesquels il était toujours disponible, aussi bien pour le montage des structures que pour la tenue de la caisse, au cours d’activités du VARNE…
Le Picot a donc sucité de nouvelles réunions à la recherche du bon sens, de l’ouverture d’esprit et du regard critique, dans le respect des opinions diverses des auteurs d’articles et toujours sous l’égide de la Démocratie. S’il a été sans cesse attentif au contenu du journal, Claude n’a jamais considéré ses responsabilités de rédacteur en chef comme l’alibi d’un pouvoir autoritaire. Des années 70 à l’an 2000, à travers l’évolution des mœurs, de la société, de la politique, Monsieur Cogan, dans son humanité, n’avait pas changé !

Dominique Girault.

Salut l’ami !

" Militant infatigable et ardent défenseur du jazz dans la Nièvre et plus particulièrement dans sa ville à Clamecy, où il avait été à l’initiative d’une programmation régulière à la MLAC (cf. Tempo 6), Claude Cogan nous a quitté en octobre dernier. C’était un amateur éclairé, ouvert à toutes les audaces et particulièrement attentif à la scène française. La tignasse en bataille, une pipe coincée entre les lèvres et le regard toujours rieur, c’est l’image que nous conservons de Claude à la Ferme Blanche… qui vient de perdre sans doute un peu de son âme. "
Roger Fontanel dans Tempo N° 17 déc.2005, L’actualité du jazz en Bourgogne.
(Directeur de ce journal et du festival de Jazz de Nevers).




Pour exprimer le vide ressenti par cette perte, et en mémoire de sa finesse d’esprit et de son humour, je ferai appel à deux autres " Claude ", à savoir Claude Tillier et Claude Nougaro. Les dix premières lignes de " Mon Oncle Benjamin " me paraissent appropriées

Jansen René.

" Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l’homme tient tant à la vie. Que trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits et des jours, de l’hiver et du printemps ? Toujours le même ciel, le même soleil : toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes ; toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les mêmes dupes. Si Dieu n’a pu faire mieux, c’est un triste ouvrier et le machiniste de l’Opéra en sait plus que lui." Claude Tillier.

" J’ai envie d’écrire, mais je ne sais pas quoi La mort, je l’avoue, me laisse coi. " Claude Nougaro
(“ je voudrais écrire ” sur l’album " La note bleue " 2003 )


JUIN 2006 (N°15)


43 TIRAILLEURS : Nous sommes tous des étrangers

Ils s’appelaient Ahmed, Mansour, Mohammed, Kaddour, Zene, Mariko, Kone. Ils venaient de l’autre côté de la Méditerranée, d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, du Sénégal, de Côte d’Ivoire. Ils portaient l’uniforme français et servaient dans des régiments de tirailleurs.

Le 18 juin 194O, le jour même où un général pratiquement inconnu mais qui allait devenir célèbre lançait, depuis Londres, son appel que peu de Français entendirent, 41 de ces " soldats indigènes " comme on les appelait à l’époque furent fusillés par l’occupant nazi à Clamecy, un autre dans la cour de la ferme du Poil Rôti, sur la commune d’Oisy. Au début de juillet 4O, deux autres soldats d’origine africaine, eux aussi prisonniers de guerre, furent fusillés dans l’usine " La Rochette ", à proximité de l’ancienne cité de Bagatelle.
Ce 18 juin 1940, dans la matinée, au camp de jeunesse situé route de la Forêt, au dessus de la gare, un soldat africain qui aurait saisi un Allemand à la gorge est fusillé. Un peu plus tard, vingt autres tirailleurs sont exécutés en représailles. Vingt autres sont désignés pour creuser les tombes de leurs camarades. Ils refusent et tentent de s’enfuir en direction du hameau " le Val des Rosiers ". Mais ils sont abattus entre 11 heures et 12 heures. L’un, blessé parvient à s’échapper et à rejoindre la ferme du Poil Rôti. Mais il est repris et tué dans la cour. Les Allemands ordonnent aux fermiers de l’enterrer. Ceux-ci récupèrent sa chemise. Ce fait fit l’objet d’un procès à la Libération.

A Clamecy, les Allemands ont décidé de laisser pourrir les cadavres des fusillés. Le 23 juin, suite à la protestation de Clamecycois, ils autorisent l’inhumation à la Pépinière, à 200 mètres du camp de jeunesse. Avant d’enterrer les corps, les Allemands ont coupé les doigts de ceux qui portaient une alliance afin de récupérer l’or. Les doigts sont placés dans une boite qu’ils déposent à la mairie sans dire ce qu’elle contient. A son ouverture par Louis Marcelot, l’odeur infecte et le spectacle étaient tels qu’il rendit son déjeuner.
Au début juillet dans l’usine " La Rochette " transformée en camp de prisonniers, deux autres soldats africains sont également fusillés. L’un ayant conservé son couteau, l’autre son rasoir ne sachant pas que cela était défendu. Ils sont sommairement inhumés sur place. Ce n’est que le 3 décembre qu’ils furent ré-inhumés auprès de leurs camarades. A peu près à la même date, les Allemands autorisent le transport de la dépouille du tirailleur enterré dans la ferme du Poil Roti, au cimetière d’Oisy, à condition qu’il ait lieu tôt le matin ou tard le soir. Sa sépulture restera anonyme jusqu’au 18 novembre 1956 date à laquelle une stèle ornée d’un croissant fut placée sur sa tombe. Quelques années plus tard, les restes des tirailleurs furent exhumés de la " Pépinière " et placés au pied d’une stèle érigée dans le cimetière de Clamecy, près du carré militaire. Ils en furent relevés une dizaine d’années plus tard pour être inhumés dans un cimetière musulman, probablement à Orléans.
Au matin du 11 novembre 1943, les Clamecycois ont découvert que pendant la nuit, les tombes des tirailleurs avaient été décorées de drapeaux français, anglais, américains, russes ainsi que d’une croix de Lorraine en fleurs naturelles.
Ce massacre de tirailleurs, à Clamecy n’est pas un cas isolé. Dans l’Eure et Loir, les Allemands ont abattu des soldats du 26ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais faits prisonniers. Ces tirailleurs avaient opposé une farouche résistance enregistrant de très lourdes pertes. A Rouen, des civils d’origine africaine et des soldats africains et algériens faits prisonniers après des combats furent massacrés à la mitrailleuse. On dénombra 12I cadavres. A Chassenay, dans le Rhône, le 2O juin 4O, 5O prisonniers du 25ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais furent séparés des officiers et sous officiers blancs avant d’être abattus à la mitrailleuse puis écrasés par les chenilles des chars des SS.

Janette Colas.
Ancienne résistante







Voici un poème pour les quarante-trois tirailleurs sénégalais exécutés sitôt capturés par les nazis à l’entrée de Clamecy.

Rue des quarante-trois tirailleurs.

Si tu passes par là, jette un coup d’œil sur la rive, sous les bouquets
raréfiés, loin des mangroves, un homme aux yeux perdus glisse au sol.
Ni Robinson ni Venus pour combler son regard.
Si tu passes par là, ton sourire le consolera des jours sans pain tués à
mâcher des feuilles délicates et vernissées, dentelées de ses incisives
écartées par trop de bonheur comme un enfant découpe les oreilles d’un biscuit au goûter.
Adossé là, il écarquille les yeux sur l’horizon d’où viendra un signe, une
embarcation ou plus probablement l’ouragan qui emportera le banc de sable
sur lequel, échoué et incrédule il attend la rafale.
Si tu passes par là, mouille ses lèvres de quelques larmes d’eau. Trop le tuerait.
Parle lui afin que sa presque vie s’échappe dans un chant de voix légère loin
des éléments qui claquent et qui hurlent.
Si tu passes par là, ne lui conte pas d’histoire de réconciliation qu’il ne puisse comprendre.
Pas de paroles apitoyées, de travail de mémoire sans Histoire.
Du déracinement colonial au carnage nazi, il est le figurant subalterne.
Si tu passes par là, ne l’oublie pas en suçant le cornet de glace de l’entracte.
Assure toi que la salle s’est rallumée pour de bon et que c’est vers la sortie que se dirigent tes pas.
Si tu passes par là sans détourner ton regard alors tu rencontreras le sien, il est là, projeté au fond de toi-même.

R. Pouyaud.

Les meurtriers.

Avant le début officiel de la seconde guerre mondiale, les nazis avaient déjà révélé leur mode de gouvernement. Ils avaient militarisé la société allemande et exécuté ou déporté trois millions de personnes, allemands pour la plupart, en 6 ans. Qui étaient ces personnes ? Tous ceux qui s’opposèrent courageusement à la politique d’Hitler. Pour être déporté dans un camp ou assassiné, il n’était pas nécessaire d’être communiste ou anarchiste, il suffisait d’être démocrate et de s’exprimer. La politique d’élimination de ceux qui n’appartenaient pas à la " race aryenne " fut instaurée. Ce furent les juifs, mais aussi les tziganes et en général tous ceux qui étaient considérés comme déviants, les homosexuels ou les malades mentaux...

Clamecy fut envahi le 16 juin 1940.

La barbarie nazie révéla sa véritable nature aux Clamecycois dès le 18 juin 1940, jour de l’exécution des 43 tirailleurs. Cette exécution fit suite à la révolte de l’un d’entre eux qui s’était jeté sur un officier allemand. Bien entendu, il ne s’agissait que d’un prétexte pour l’exécution de ces hommes dits de " races inférieures ". Leur élimination fût motivée par leur appartenance ethnique, aggravée par la grande combativité de ces régiments en différents points du pays.
La population fut assommée par l’évènement et Janette Colas raconte l’impact qu’avait eu sur G. Moreau et elle, l’exécution des tirailleurs : " Nous avions compris tous deux ce qui nous attendait. " G. Moreau m’avait dit : " Vu ce qui se passe, on va déguster. Je continue la lutte contre les Allemands. Est-ce que vous êtes avec moi ? ". Notre groupe n’était pas encore un groupe de - résistance -, le mot n’était pas encore utilisé, mais s’intitulait - groupe anti-allemand - " Nous étions cinq au départ avec l’inspecteur primaire, l’instituteur de Billy et les deux employés du salon de coiffure de G. Moreau ".

La cinquième colonne

En 1939, Janette Colas était agent des postes à Clamecy. Georges Moreau y a été affecté en tant qu’auxiliaire réserviste. Pendant sa tournée de facteur, il constate qu’une habitante de Rix reçoit des lettres écrites en caractères gothiques. Ils les décachettent à la vapeur et les recollent à la gomme arabique pour ne pas éveiller de soupçon…
L’ambassade de Norvège était utilisée comme lieu de rendez-vous par des espions allemands. Avec l’aide du Sous-Préfet de Clamecy, ils ont prévenu les renseignements généraux de Dijon. L’enquête a permis d’arrêter d’autres agents à l’ambassade de Suède.
Visiblement, " l’ennemi de l’intérieur " ne se trouvait pas chez les antifranquistes espagnols enfermés dans des camps, pas plus que chez les réfugiés antifascistes italiens, ni encore chez les Allemands antinazis, que l’on dénonçait comme espions, mais bien parmi de bons Français d’extrême droite… Pendant ce temps, le gouvernement pondait des lois racistes et organisait des camps pour les réfugiés…









TOPIN

Cambré en arrière, la main retournée sur la hanche, une fleur à la boutonnière il nous tendait une main amicale et immense dans laquelle se perdait la nôtre.

J’étais fier et ébloui. C’était un clown ! Seul un clown pouvait serrer la main de marmots de quatre ou cinq ans ! Même s’il s’est avéré, par la suite, qu’il ne l’était pas, il a continué de figurer parmi mes adultes préférés. Topin aimait les festivités et surtout la fête de la Butte dans l’odeur de fleurs tièdes des tilleuls centenaires et noueux auxquels il ressemblait. Organisée par la Gigouillette, c’était une fête animée en raison du lieu, du parquet, des manèges, de la buvette et des jeux pour enfants. On avait l’impression, qu’évoluant de groupe en groupe, il était celui à qui on devait l’événement, le maître de cérémonie. Il l’était par l’humanité indéniable que sa simplicité exprimait dans cette main grande ouverte et tendue. S’il était parfois l’objet de sarcasmes, la plupart des adultes lui rendaient le bonjour accompagné d’un mot aimable. Il y avait dans l’expression " topin " le mot " copain " qu’il ne parvenait pas à prononcer. Vérifiait-il ainsi que, par ce topin fraternel, nous appartenions tous à l’humanité ? Qu’est-ce qui aurait pu lui faire penser le contraire ? Marcel Chauve dit Lucien, alias Topin est né en 1911 dans une famille de quatre enfants à Champlin. Lui et sa sœur Alice entrent à l’Hôtel Dieu de Clamecy, ancien hospice et actuel Musée Romain Rolland, en 1922. Il a alors 11 ans.

Quand le nouvel hôpital est créé, au début des années 30, il y déménage et y vivra jusqu’à sa mort à 83 ans.

En juin 1944, les Allemands, pour protéger leur fuite, installent un canon devant l’hôpital. Tout le personnel et les malades se terrent avec raison, Topin inconscient de son audace, va les voir et leur tend la main. Ils omettent de le fusiller comme farceur ou espion, mais il a eu chaud.
Il avait déjà eu l’occasion de les rencontrer quand on l’avait envoyé au STO (Service du Travail Obligatoire) aux carrières d’Andryes avec trois de ses congénères. Dès qu’ils les avaient aperçus, les Allemands les avaient renvoyés à l’hôpital.
Topin portait des costumes récupérés qui, en raison de sa grande taille, lui valaient un feu de plancher perpétuel mettant en valeur ses pieds géants calés à dix heures dix. La tenue était complétée par une cravate et une casquette pas toujours irréprochable car il aimait manger avec les doigts des gaufres qu’il partageait avec son amie Lucienne. Le personnage était cocasse mais, surtout, il était charmant et avait le cœur sur la main, ce qui n’était pas le cas de certains des pensionnaires qui le chicanaient méchamment. Il les qualifiait " d’un petit peu maboules " en demandant ce qu’ils avaient " à être après lui comme ça ! "
Il aimait se rendre utile en participant à la vie de l’hôpital. Grand et costaud, il montait le charbon aux cuisines et aidait les employés et tout particulièrement le garçon de course pour qui il tirait la voiture à bras. Un jour qu’il trimbalait, depuis Rix, des pains de glaces jugés trop lourds, il les avait abandonnés dans le fossé.

Topin aimait rendre service et était le véritable factotum de l’établissement.

Il faisait les commissions de chacun et allait des uns aux autres, de service en service. Il allait faire des courses à l’épicerie de Beaugy et était autorisé à se déplacer seul dans Clamecy et les villages des environs. Il ne manquait aucune fête, aucune course cycliste et aimait bien trinquer. S’il arrivait que de gros malins l’encouragent, pour rigoler un peu, les gens, en règle générale, le respectaient. Certains, comme le patron du cinéma où il allait tous les dimanches l’invitaient généreusement. Avant ses escapades, les jours de fêtes, il passait chez Stengel se faire parfumer. Lucien Stengel lui arrosait le visage d’eau de Cologne diluée qu’il utilisait pour lisser les cheveux des clients. L’eau de Cologne pure que lui avait, un jour, offerte le garçon coiffeur piquait trop à son goût. Il avait, apparemment, sa place parmi les Clamecycois.
Un jour de bal à Varzy, le chauffeur du bus, il y avait peu de voyageurs, lui avait offert le billet aller. Pour le retour, il est revenu à pied. Le bus était complet et personne ne s’était soucié de le planter là. Seuls les employés de l’hôpital s’étaient inquiétés de son retard en prévenant la gendarmerie.
Topin ne portait pas de montre mais connaissait l’heure d’instinct. A dix huit heures précises, il rentrait à l’hôpital quelle que soit sa situation et le déroulement des événements, même si le film du dimanche n’était pas fini, il se levait, traversait la salle, sa haute stature se dessinant sur l’écran et quittait le lieu sous les invectives auxquelles il ne prêtait aucune attention.
La grande affaire de la vie de Topin fut son amour inextinguible pour Lucienne qui était la préparatrice en pharmacie de l’hôpital et à qui il ramenait ses fameuses gaufres. A la fin de sa vie, Topin ne voulait plus se lever. Un chirurgien, pour l’encourager lui posait une cigarette ou un verre de vin rouge sur sa table afin de l’obliger à marcher un peu. Mais il n’avait plus la pêche et peut-être plus tellement envie de vivre.

Il est décédé le 23.11.1994. A l’hôpital, Topin a passé sa vie entouré de gens bienveillants.

Le personnel s’est organisé afin qu’il ait une tombe et un enterrement décents. Mais il existe des spécialistes pour qui ces considérations sont sans valeur. Ils relancent une grande campagne de sensibilisation sur la qualité des soins hospitaliers qui ne semble pas avoir pour objet de les améliorer mais de les rentabiliser en éliminant les petits hôpitaux. Ils les montreront du doigt par le biais des médias, qualifieront les installations d’insalubres et le personnel d’incompétent pour, enfin, parvenir à la fermeture.
S’il y a des problèmes dans les petits hôpitaux, il faut les régler. Et pour permettre financièrement de développer la formation et l’équipement, arrêter énergiquement la saignée opérée par les laboratoires pharmaceutiques et les groupements d’intérêts privés sur la sécurité sociale.
Si Topin fut bien traité, c’est parce qu’il était admis parmi nous avec toute sa singularité. Si nous n’y prenons garde, les Topin de l’avenir seront classifiés et regroupés dans des maisons spécialisées, gérées par des institutions privées financées par l’argent public. Ils n’auront plus comme place dans la société que celle que leur attribueront des financiers dans des espaces hors du monde. Il ne seront pas forcément maltraités, mais leur vie sera entièrement réglée. Fini, l’escapade à la Butte.
C’est une raison de plus de s’opposer à la destruction de l’espace public, de ses institutions, de ses hôpitaux et de ses écoles par les affairistes privés. Topin s’y retrouverait et nous avec lui. Il nous tend la main.

Yves Pupulin.


- Nous remercions Monsieur Robert Latapie, agent d’entretien à l’hôpital de 1942 à 1984 et Monsieur Clément Coquerel qui occupe actuellement ce poste de nous avoir transmis le contenu biographique de cet article. Nous remercions également le personnel de l’hôpital de nous avoir aimablement confié le portait de Topin reproduit ci-dessus, ainsi que M. Chauffournier gardien du cimetière.


DÉCEMBRE 2006 (N°16)




PIQÛRE DE RAPPEL : INSURRECTION DE 1851

Il y a 155 ans, Clamecy et sa région se soulevaient contre le coup d’Etat, le 2 décembre 1851, de Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III. La répression a été terrible. Plus d’un millier d’habitants du Haut Nivernais et du Sud de l’Yonne en furent victimes. Deux d’entre eux, Germain Cirasse et Pierre Cuisinier, de Pousseaux, ont été guillotinés, le 3O juillet 1852, en haut du Crôt Pinçon. Plus de 5OO ont été déportés à Cayenne et en Algérie. 155 ans plus tard, à part, la Colonne, le monument érigé aux " Martyrs du Droit ", en haut du Crôt Pinçon, devenu depuis 1958, un des rendez-vous annuels des 14 JUILLET clamecycois, rien ne rappelle cette page glorieuse. Il y a près de dix ans, lors du colloque consacré à l’insurrection de 1851, qui s’était tenu, le 24 mai 1997 dans la salle polyvalente, le professeur Maurice Agulhon, déplorait que l’insurrection de décembre soit " la grande absente de la mémoire officielle à dominante d’attraction touristique ". Depuis, rien n’a été fait pour remédier à cette lacune. M. le Maire, vous qui avez été, en tant que membre du P.S.U (Parti Socialiste Unifié), secrétaire du comité de Défense de la République (créé après le 13 mai 1958 et relancé après le putsch des généraux à Alger en 1961) et qui appelait les Clamecycois à rendre hommage à ceux qui ont versé leur sang pour la République, il vous reste un peu plus d’un an pour agir.

Michel Melka.







Daevid Allen : La bourgogne est le territoire de Gong

Auteur compositeur, guitariste, poète, membre fondateur de Soft Machine et Gong, groupes mythiques de la fin des sixties et des seventies, Daevid Allen, s’est produit avec son groupe University of Errors à la M.L.A.C le samedi 28 octobre. Cet australien de 67 printemps ne venait pas en terre inconnue. C’était son troisième passage à Clamecy.



Le premier date de 199I. En mai avec Gong, accompagné, entre autres de Didier " bloombido bad de grass " Malherbe, au sax et à la flûte il avait donné un concert à la salle polyvalente. En septembre de la même année, Gong s’était installé une semaine durant, à la Mlac, pour répéter l’album “ Shapeshifter “. Le deuxième concert date de mai 2003, toujours à la salle polyvalente, Daevid Allen était déjà accompagné d’University of Errors, trois musiciens américains de San Francisco. Le 28 octobre, pendant le set, Daevid Allen et son groupe ont interprêté une nouvelle version des morceaux de l’album " Jet propelled Photograph " enregistré en 1966 par Soft Machine, composé, outre Daevid Allen, de Robert Wyatt, à la batterie, Kevin Ayers à la guitare et Mike Rattledge, aux claviers. Nous avons rencontré Daevid Allen le lendemain du concert avant son départ pour Paris, où le groupe s’était produit, les jeudi et vendredi soir, au Triton. Durant le voyage, le groupe s’est arrêté, pour une sorte de pèlerinage, au Pavillon du Hay, à Voisines, près de Sens, où Gong avait vécu, en communauté pendant trois ans, au début des années 70 et où avait été enregistré l’album " Angel Egg ". Le week-end suivant, Daevid Allen et ses musiciens étaient à Amsterdam, au Melkweg, lieu aussi mythique, théâtre trois soirs durant des retrouvailles de tous les anciens de la famille Gong. Manquaient à l’appel les anciens batteur Pierre Moerlen et Pipe Pyle décédés en 2005 et en août dernier. Parmi les présents Tim Blake, le synthé et Here and Now, qui étaient à l’affiche de la première édition du festival de l’Alambic Electrique, à Villiers sur Yonne en juillet 2005. Et surtout Steve Hillage l’ancien guitariste, producteur ente autres de Rachid Taha, l’ancien leader de Carte de Sejour. C’était la première fois depuis près de trente ans que Steve Hillage, depuis le fameux concert de l’hippodrome de Pantin rejouait avec ses anciens compagnons.

-  Le Picot : Quoi de neuf depuis votre dernier passage à Clamecy ?
- Daevid Allen : Pendant un temps, j’ai fait un break. J’ai un fils de douze ans (c’est mon quatrième garçon). Je souhaitais passer du temps avec lui avant qu’il ne devienne un loup garou. J’ai la pêche, l’abricot, la banane, la frite, Je chie bien.
Pendant l’interview réalisée en français, un coup de fil de Londres de son ancienne compagne Gilly Smith. Supporter du club de foot d’Arsenal, il lui demande le résultat de son équipe. Arsenal a concèdé le nul.
-  Le Picot : Où vivez vous actuellement ?
- D.A : Je vis en Australie. A Byron Bay, situé à 200 kilomètres de Brisbane, à l’extrême est du pays. C’est fantastique pour la santé. C’est un endroit spécial où habitent des artistes, des excentriques, des révolutionnaires, des aborigènes. Je suis un vieux gauchiste, je donne des cours de poésie. La poésie est le meilleur moyen de dire des conneries sur le gouvernement. Dans le pays, le climat est très à droite. Je viens de faire une tournée au Japon, c’est encore une nouvelle vie, c’est une renaissance.
-  Le Picot : Pourquoi une nouvelle version de Jet Propelled Photograph ?
- D.A : Je n’étais pas content de ce que j’avais fait sur ce disque. J’avais mal joué de la guitare, tous les autres jouaient bien. Sur le nouvel album, c’est Josh Pollock qui joue de la guitare, moi je chante Je l’ai rencontre ainsi que Mickael Clare, le bassiste, et Warren Huegel le batteur, à San Francisco.
-  Le Picot : A part University of Errors jouez vous avec d’autres groupes ?
- D.A : Oui. Avec Hugh Hopper (l’ancien bassiste de Soft Machine qui lui aussi était venu à Clamecy avec son groupe) et Chris Cuttler (ancien d’Henry Cow) sous le nom de Brainville ; avec des musiciens japonais dans le groupe Acid Mothers Temple + Daevid Allen, avec un autre groupe Weird Biscuit Teatime nous faisons de la musique complètement free. Je joue aussi en duo avec Josh.
-  Le Picot : Et ces retrouvailles à Amsterdam ?
- D.A : C’est un hommage. Gong, comme Magma est une grande famille, c’est un grand temple de musiciens. Les concerts vont être enregistrés et un DVD devrait sortir bientôt
-  Le Picot : Vos projets ?
- D.A : Avec University of Errors, nous allons faire une tournée aux U.S.A. Je vais sortir vingt disques à 1 000 exemplaires à partir de toutes les musiques expérimentales que j’ai faites, 10 sont déjà fait.
-  Le Picot : Pourquoi ces venues à Clamecy ?
- D.A : C’est à cause de Thierry " mon maître ", " notre patron "
-  Le Picot : Vous allez vous arrêter cet après-midi à Voisines ?
- D.A : C’est un pèlerinage avant Amsterdam. Je veux remercier cette maison qui est à l’origine de toute cette inspiration ; c’est Gilly qui a trouvé le Pavillon du Hay en mettant son doigt sur un nom dans l’annuaire téléphonique. La bâtisse située dans les bois n’était pas habitée depuis trente ans. La Bourgogne est le territoire de Gong.

Frère Joseph.







Aldo Poloni

Aldo Poloni est né le 2 juin 1925 à Clamecy où il est décédé le 4 octobre dernier. Sa mère Lucienne Millot était française et son père Egidio, maçon italien, avait fui le régime fasciste de Mussolini.

Le père, ayant le statut d’apatride n’obtiendra la nationalité française qu’après guerre, ce qui lui permettra de créer sa propre entreprise de maçonnerie. En 1942, pendant la guerre, Aldo passe son brevet, ce qui était plutôt rare, à l’époque, pour un fils d’ouvrier de surcroît immigré. Comme il aime la nature, il demande son admission aux Eaux et Forêts. Elle lui est refusée en raison du statut d’apatride de son père et a contrario de la décision du juge de Clamecy qui lui a accordé ainsi qu’à son frère Roger la nationalité française dès le 28 mars 1939. De ce fait, il entre à la Banque Populaire. En 1944, il rejoint le maquis 3 de Puisaye, dans l’Yonne, pour éviter le STO (Service du Travail Obligatoire) et effectue ensuite 26 mois de service militaire dans l’armée d’occupation en Allemagne. A son retour, il retrouve son emploi à la banque qu’il quittera en 1948 pour travailler avec son père. Ce dernier décède en 1951 et Aldo reprend l’entreprise familiale dans laquelle son frère Roger est encore apprenti. Enfant, il était altiste à l’orchestre Philharmonique de Clamecy. Bon danseur, il aimait la valse, et c’est ainsi qu’il rencontre Vivienne Cheveau, originaire de Vézelay, dans un bal en 1949. Ils se marient le 22 juillet 1950 à Crain et auront deux enfants, Gilles et Aldo. Malgré ses années de résistance et de service militaire, il est convoqué en 1955, alors que l’Etat français s’empêtre dans les guerres coloniales, pour une période d’instruction militaire de 18 jours. Son épouse se souvient avec amertume de cette époque car elle avait deux enfants en bas âge et il n’y avait personne pour diriger l’entreprise de maçonnerie où travaillaient Roger, un autre compagnon et un apprenti. Aldo aimait la forêt et la vie au grand air. Il consacrait ses loisirs entre la chasse qui consistait surtout à se promener avec son chien sur les hauts de Fertiaux, la pêche et la cueillette des champignons. La famille s’installe en 1960 route de Beaugy. La maison est entourée d’un grand jardin qu’il cultivera jusqu’à la fin de sa vie. Il aura passé sa vie à l’extérieur pour son travail ou ses loisirs. Ces derniers temps, il souffrait d’être retenu par son état de santé dans sa maison de la rue Claude Tillier. En dépit de son engagement politique, à gauche, Aldo a toujours refusé de s’affilier à un parti, un syndicat ou de se porter candidat sur une liste électorale. Trois mois avant sa mort, il a été désigné comme juré et a dû se faire rayer de la liste. C’était un maçon réputé (il avait notamment travaillé à la restauration de la maison à pans de bois dite “ Beaufils ”) et nous le connaissions depuis l’époque de la création, au début des années 7O, du Foyer de jeunes, ancêtre de la MLAC, où il nous conseillait pour les travaux de maçonnerie. Aldo n’aimait pas que l’on parle de lui et détestait les honneurs. S’il a accepté les médailles de la Résistance, il ne les a jamais portées. Alors, disons simplement que nous aimions l’homme autant que la justesse et le courage de ses engagements.

Yves Pupulin.







1944 Mme Nebout, institutrice à l’école communale d’Armes.

En 1944 juste avant la dispersion des enfants vers la province, les épreuves du D.E.P.P. avaient eu lieu dès la fin mars ainsi que d’autres examens. Ce dipôme institué sous le régime de Pétain donnait accès à la sixième. Le certificat d’études primaires offrait les mêmes possibilités.

Aucune raison impérative ne nous obligeait à demeurer à Paris, ma mère et moi partîmes chez les grands parents d’Armes. Nantie de mon passeport pour le collège, c’est sans appréhension que je me pliai au désir de la famille qui envisageait de me faire poursuivre ma scolarité en province jusqu’au 14 juillet date incontournable du début des grandes vacances. La maîtresse m’avait réservé un très bon accueil. Pourtant la pauvre femme allait m’ajouter à un effectif déjà très important. Sa classe unique était composée d’élèves entre 5 et 15 ans, comportait au moins 3 niveaux d’enseignement et préparait aux 2 examens cités et prévus aux dates normales dans le département de la Nièvre. J’y connaissais tous les enfants pour avoir été scolarisée dans cette école au début de la guerre et dans d’autres circonstances avec des institutrices différentes. Madame Nebout je la découvrais, la craignais comme tout le monde, mais contrairement aux autres ne me sentais plus concernée par les résultats à obtenir. Avec une certaine jouissance je me comportais en observatrice... Et il y avait matière à observation ! Madame Nebout en imposait mais souffrait néanmoins d’un gros handicap physique. Déhanchée, elle ne pouvait marcher qu’avec des cannes anglaises, et pour cette raison limitait ses déplacements aux interventions urgentes. Petite, forte, âgée d’au moins cinquante ans, elle se trouvait à la tête d’une classe de quarante élèves dont les plus âgés avaient la taille d’adultes. Ces derniers se montraient impitoyables à son égard. Elle parvenait à faire régner un semblant de discipline en restant au bureau qu’une estrade rehaussait. De là, la vue panoramique de la classe lui désignait les zones à surveiller de près. Il arrivait que le chahut démarre trop promptement, elle était alors contrainte de lancer une opération punitive sur les lieux. Dès qu’elle empruntait les allées de la grande section les jambes s’allongeaient traîtreusement dans le but de la déséquilibrer. Elle se libérait alors d’un de ses appuis afin qu’un de ses bras robustes puisse s’abattre çà et là au hasard des gesticulations générales. Assez vite cependant il lui fallait renoncer à cette circulation dangereuse. Ayant regagné son promontoire, elle empoignait la perche de trois mètres prélevée sur un noisetier par le garde-champêtre à son intention et elle gaulait les esprits échauffés des premiers rangs. Au tableau étaient convoqués tour à tour les éléments les plus ignares dont elle saisissait prestement la manche dès que la bonne réponse tardait à venir. Cette méthode contraignait l’élève à se courber. Dès que l’inclinaison était adéquate, elle décollait de son siège et saisissait au vol le lobe d’oreille ainsi mis à sa portée. Cet effort la conduisait à retomber lourdement en position assise sans pour autant lâcher sa prise. Ce supplice était très douloureux, nous compatissions tous. - Nous aurions presque crié avec la victime ! Après ces séances violentes dont le plus souvent les garçons faisaient les frais, la paix était établie pour le reste de la journée. S’agissant des filles les représailles restaient dans des limites qui n’appelaient pas à la révolte, des mèches de cheveux quittaient soudainement la tête de leur propriétaire restée trop longtemps muette, au pire des zones ciblées particulièrement sensibles comme la nuque leur faisaient venir les larmes aux yeux. L’école d’Armes était réputée difficile pour les enseignants : les élèves étaient peu disciplinés et insolents - les parents n’étaient pas dociles non plus : une poignée de mères s’insurgeaient contre les mauvais traitements dispensés à leur rejetons. Madame Nebout ne se laissait impressionner ni par les critiques des uns ni par les revendications des autres. Par ces temps de guerre son objectif était de former des citoyens et elle n’hésitait pas devant les actions téméraires. Ainsi il lui arrivait de remplacer la leçon de morale matinale et quotidienne par la Marseillaise chantée debout, ensemble, et fenêtres grandes ouvertes. C’était bien entendu une provocation à l’intention des Allemands qui patrouillaient régulièrement dans le village. Cela lui valait une nouvelle intervention exaspérée des parents qui n’appréciaient pas que leurs mômes risquent d’être massacrés à cause d’un acte de bravoure initié par une enseignante désireuse d’inculquer de solides notions de patriotisme faute de parvenir à écrire et compter sans fautes, sait-on jamais ?

Micheline Siméon.