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ANNÉE 2006

N°14

lundi 27 juin 2011, par Le Picot




FÉVRIER 2006 (N°14)




RHODIA. Le point sur l’enquête publique :

" PEUT MIEUX FAIRE "


On est bien content d’apprendre que les 50 T de chlore, comme la menace du nuage toxique qui en était le corollaire, ne soient plus là, mais tout n’est pas rose pour autant ! Car les clamecycois ont bien senti, en 2005, à deux reprises au moins, que quelque chose clochait, dans les rejets atmosphériques de l’usine (11 juillet et 10 octobre). C’est bien une mesure et un contrôle accrus de ces rejets volatils que préconise la Commissaire-Enquêtrice, ainsi que l’amélioration du fonctionnement de la station d’épuration... Sans oublier de préconiser des études épidémiologiques et un suivi médical…

En effet, Rhodia a demandé une mise à jour administrative de son autorisation d’exploiter, et une enquête publique a eu lieu du 13 juin au 15 juillet 2005, au titre des installations classées pour la protection de l’environnement. Les habitants des communes de Clamecy, Chevroches, Armes, Pousseaux et Surgy ont pu consulter le dossier Rhodia. Une occasion d’avoir accès à des informations intéressantes, et de déposer des remarques. En attendant les décisions du Préfet, nous avons lu les conclusions de l’enquête, consultable en mairie, et posé des questions à M. Martin, directeur depuis octobre 2003, et M. Keller, responsable de la sécurité depuis mars 2005, qui nous ont reçus ainsi qu’un représentant de l’ADEDN (Association de Défense de l’Environnement dans le Nivernais), en novembre. Rhodia HPCII emploie à Clamecy 103 personnes et 6 extérieures à l’entreprise. On y fabrique 23 000 tonnes par an de divers solvants, durcisseurs, dispersants, détergents, cosmétiques, etc... Ce sont des spécialités à forte valeur ajoutée. Chiffre d’affaires de 38,7 M d’euros par an. Depuis 1998, 4 M d’euros d’investissements ont été réalisés pour l’amélioration de la sécurité et des rejets. Principal changement : le stockage de chlore est passé de 50 tonnes à deux bouteilles de 49 kg. La réduction du risque a pour conséquence directe la demande de réduction des périmètres de protection(1). L’industriel propose 100 m de distance entre le site et les habitations, 200 m pour les établissements recevant du public (au lieu de 570 m), et 550 m pour le plan particulier d’intervention des secours (au lieu de 2 750 m). M. Martin se dit personnellement favorable à la conservation d’une zone " tampon " entre le grillage de l’usine et la population. La directive Seveso II donne lieu à une servitude d’utilité publique pour une seule activité : l’emploi et le stockage supérieur à 200 tonnes de substances et préparations toxiques. Neuf autres activités sont soumises à autorisation et huit à déclaration : toxiques, inflammables, métaux, acides divers, soude, etc...

Un avis favorable mais avec des réserves et des recommandations...

Les communes ont émis un avis favorable. La commissaire-enquêtrice, tout en donnant un avis favorable, émet trois réserves (et trois recommandations).
- Première réserve : des mesures réelles des Composés Organiques Volatiles (COV) les plus polluants doivent être effectuées avec la mise en place de nouveaux dispositifs si nécessaire
- Deuxième réserve : tout doit être mis en oeuvre sans délai pour faire fonctionner la station d’épuration (boues, séparation du cuivre)
- Troisième réserve : des études épidémiologiques à réaliser, un suivi médical à mettre en place.

Afin de tenter de les éclairer, mais c’est bien compliqué, nous avons cherché dans le dossier Rhodia (850 pages). Voici quelques pistes, commentées par le Varne.
Dans " l’étude d’impact ", on peut lire : 260 flux gazeux sortent du site, dont 188 substances volatiles différentes, pour un total de 19,4 tonnes par an. Les flux gazeux, canalisés ou diffus, se dispersent dans l’atmosphère. Leur étude est théorique, car " il n’est ni envisageable ni réaliste d’en mesurer la totalité. Certains feront l’objet de mesures complémentaires pour confirmation, lorsqu’ils sont en limite de norme réglementaire " répond le responsable aux questions de la commissaire-enquêtrice. Les quantités de rejets sont réglementées pour les produits dangereux pour la santé humaine et l’environnement. Selon les fabrications, Rhodia rejette diverses substances en quantités variables. Nous avons relevé certains dépassements des seuils fixés par la législation :
- Les rejets horaires de formaldéhyde(2), toxique, effet cancérigène suspecté (980 g/h mesurés au maximum) et de phénol, toxique par contact et mutagène (300 g/h mesurés au maximum) qui " seraient supérieurs " (sic !) à la limite de 100 g/h de flux horaire autorisé.
- L’atomiseur de l’atelier F5 a rejeté 9,2 Tonnes de poussières en 2OO4, dont le débit moyen a été mesuré : 4,6 kg/h au lieu de 1 kg/h autorisé. Il rejette 134 jours par an du Supragil, l’odeur sentie le 11 juillet par exemple : un gaz nocif par inhalation et en cas d’ingestion, irritant pour les yeux et les voies respiratoires. En cause, le dysfonctionnement récurrent du filtre, même après des changements de matériel successifs. Rhodia a effectué une étude (sans obligation règlementaire) du risque sanitaire par exposition multivoies au Supragil : le risque chronique, supérieur à un an, a été jugé acceptable. Mais la probabilité d’un risque aigu (O, O25 mg/m3 durant 1 heure) atteint un indice de 2,8 sur 1 si la poussière retombait sur les jardins ouvriers, entre l’usine et la rivière.

Rejets non-conformes d’un produit toxique : Le TOLUENE.

- Les rejets annuels de COV " sont en conformité, sauf " une fabrication qui émet du toluène. C’est un hydrocarbure proche du benzène. La cancérogénicité du benzène est établie, pas celle du toluène : preuves insuffisantes. L’exposition professionnelle seule est limitée. Or 4 jours par an, le flux horaire de toluène atteint 10 kg/heure : ce qui représente 5 fois le flux horaire autorisé. Des mesures en continu ont été effectuées en octobre 2005, pendant les 4 jours en question, pour confirmer les chiffres (qui datent de 2004). Ils ne sont pas publiés dans la presse habituellement, ajoute M. Keller, mais M. Martin rassure : la production ne serait pas multipliée dans les conditions actuelles, il s’agit d’essais non représentatifs. La dangerosité du toluène* ne justifie-t-elle pas l’arrêt d’une telle fabrication, aux rejets bien au-dessus des limites ?

La deuxième réserve concerne les rejets aqueux après traitement. Le rejet dans l’eau contient :

- des nitrates : on passe d’une qualité bonne en amont à passable en aval.
- du cuivre (estimé à 3 ou 4 g par jour), de l’hydroxyde de cuivre et du CuCl2 (un perturbateur endocrinien), qui peuvent s’accumuler dans les organismes vivant dans l’Yonne. Rhodia " envisage l’étude " de leur réduction à la source ou de leur séparation avant rejet.
- des rejets en excès ? Malgré l’installation, en 2003, de la nouvelle station d’épuration, la biomasse (formée de micro-organismes vivants) n’arrive pas à assimiler le surplus de charge organique. La solution employée est de la débarrasser de l’excédent de boues dans une filière de recyclage extérieure à l’usine, quand cela menace de la tuer.

La troisième réserve est à replacer dans un contexte plus général.

En effet, les risques chimiques sont peu évalués. Les effets toxiques, cancérigènes ou systémiques, apparaissent après une exposition chronique. Plus la durée augmente, plus la probabilité augmente même à des doses infimes. Les interactions entre les produits, les modes d’exposition aux risques sont mal connues. Les études de dangerosité diffèrent et les classements d’un organisme à l’autre (français, européen, américain ou international). Il existe sur le " marché " de la chimie 100 000 molécules. Seules 14 % de ces substances sont correctement décrites, 65 % insuffisamment, et 21 % pas du tout(3). C’est la recherche de toxicité et d’écotoxicité que propose le programme Reach pour la réglementation européenne : l’étude de 30 000 molécules potentiellement dangereuses pour la santé sur 10 ans, à la charge des industriels qui les produisent. Certaines, extrêmement préoccupantes, devraient être éliminées ou remplacées par un procédé de substitution plus sûr, sauf si la substance est utilisée pour répondre à un besoin essentiel. Le coût global est évalué à 2,3 milliards d’euros, soit 0,05 % du CA de ce secteur. En septembre 2004, puis en novembre 2005, craignant que cela ne mette " en péril " la compétitivité de la 2e industrie européenne (20 000 emplois), la décision du Conseil Européen a été reportée sine die. Les industriels ne sont pas pressés d’étudier les risques à long terme des produits qu’ils utilisent ou fabriquent. En 2005, une enquête sénatoriale française sur l’amiante conclut : " Le précédent de l’amiante doit servir de leçon pour qu’à l’avenir de tels drames sanitaires ne se reproduisent pas. " En trois dates, on mesure l’inertie de ceux qui auraient pu agir. 1906 : le lien est établi entre l’exposition aux fibres et les décès professionnels. 1946 : premières mesures de prévention et 1997 : interdiction de l’amiante (aux Etats Unis)(4). Pour les substances chimiques, on a peu de preuves : c’est l’existence même du risque qu’on commence à soupçonner. Le manque de recherche retardera la connaissance, pas les risques. La santé et l’environnement, par la multiplication et l’accumulation des substances, paieront, peut-être plus tard, les conséquences. Et si la chimie montrait plus d’efficacité dans l’évaluation et la maîtrise des risques sanitaires ?

Pour Le Varne. Nathalie Morançais.



(Titres intertitres, et introduction, sont de la Rédaction)

(1) Le périmètre de protection fait actuellement l’objet d’une étude de la Direction Régionale de l’Industrie, de la Recherche et de l’Environnement, avant la mise en place du Plan de Prévention des Risques Technologiques. Le PPRT est la principale mesure de la nouvelle loi " risque " (suite à l’accident d’AZF). L’usine de Clamecy fait partie des 14 PPRT prévus en région Bourgogne, et des 3 premières à en bénéficier dans les 18 mois.
(2) Formaldéhyde : Classé R40 en France, effet cancérogène suspecté. Classé Union européenne catégorie 3, substance préoccupante en raison d’effets cancérogènes possibles.
(3) Source du bureau européen des substances chimiques, citée par Greenpeace in " Substances chimiques sous contrôle ".
(4) Cité par J.L. Porquet dans le Canard Enchaîné du 2/11/05.

FICHE D’IDENTITE DU TOLUENE, UN PRODUIT PAS FORCEMENT SYMPATHIQUE.

L’étude de la toxicité du toluène est délicate, car le benzène est une des impuretés du toluène. De plus, dans la plupart des études épidémiologiques, il s’agit souvent d’expositions simultanées à plusieurs solvants, ce qui génère de nombreux biais.
Absorption respiratoire rapide, fortement influencée par le taux de ventilation pulmonaire, apparaît dans le sang 10 à 15 min après, élimination par voie pulmonaire de 15 à 2O % sous forme inchangée.
Absorption complète par le tractus gastro-intestinal. Il s’accumule dans les graisses et le tissu nerveux. Il est oxydé par le foie : élimination de 8O à 9O % par voie rénale à partir de 3O minutes sous forme d’acide hippurique.
Facilement inflammable, irritant pour la peau.
Nocif par inhalation prolongée.
Nocif pour les poumons, en cas d’ingestion.
Risque d’effet néfaste pour l’enfant en cas de grossesse.
- Effets graves pour la santé en cas d’exposition prolongée par inhalation.
- Effets aigus généralement réversibles : provoque maux de tête, somnolence et vertiges.
- Effet chroniques : exposition professionnelle de type chronique aux solvants : syndrome psycho-organique, diminution psycho-motrice et neurasthénie.
- A des concentrations élevées, effets neurologiques sévères : dysfonctionnement cérébraux, tremblements, ataxie, troubles de la mémoire, atrophie du cervelet.







LA POLLUTION, CELA NE DATE PAS D’HIER !

1961 : Nous avons retrouvé dans nos archives, un tract du Parti Communiste Français (L’Avenir n° 34, bulletin intérieur de la section de Clamecy du PCF) daté de décembre 1961, qui dénonce une pollution des eaux par la société SPCC, qui gérait l’usine il y a 44 ans. " Depuis des années, les eaux de l’Yonne sont polluées par les déchets de la SPCC. Cette année, la situation s’est aggravée : poissons détruits par tonnes, en aval de l’usine, survivants inconsommables, puits et adductions d’eau inutilisables… Jusqu’à ce jour, nul n’a pu faire cesser ces abus : les plaintes furent étouffées, certaines personnalités achetées … Mais voilà que des protestations s’élèvent : la presse dénonce le scandale (sauf " Le Journal du Centre "). Que des Municipalités, des Sociétés de pêche (sauf celle de Clamecy) portent plainte ; le conseil supérieur de la pêche s’émeut… Le morceau est gros, le trust puissant ; en régime capitaliste la loi n’est sévère que pour les petits délinquants. Les pêcheurs à la ligne, unis, doivent empêcher l’enterrement de cette affaire. " Heureux temps, que celui où le PCF local s’occupait d’environnement et savait parler haut et clair, non ?