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ANNÉE 2003

N°8

mercredi 25 mai 2011, par Le Picot




DÉCEMBRE 2003 (N°8)




GAGNER SON PAIN CHEZ JACQUET

Boulot, ça rime pas souvent avec cadeau. Quand la presse régionale parle d’une usine, d’une grande surface ou de n’importe quelle entreprise, c’est pour se féliciter d’une extension ou s’attrister sur les menaces de fermeture, de dépôt de bilan ou de déménagement. Sauf en cas de conflit important, elle ne parle jamais des conditions de travail de ceux qui font tourner la boîte. C’est sur le quotidien des ouvriers et des ouvrières que “ Le Picot ” a décidé de porter un regard critique. Nous commençons par les établissements Jacquet mais nous avons bien l’intention de faire un tour d’horizon plus vaste. Redonner le goût du travail, ça pourrait passer, aussi, par l’amélioration des conditions de travail. N’hésitez pas à prendre contact avec " Le Picot " si vous souhaitez qu’il mette son nez à l’intérieur de votre boîte. Il va de soi que nous garantissons la discrétion la plus complète, pour des raisons faciles à comprendre.

Cette société est considérée comme exemplaire par les élus et les représentants de l’Etat au point de bénéficier d’une nouvelle aide régionale de 267 750 euros pour la création d’une troisième usine. C’est le côté auto satisfait du libéralisme et de son petit personnel. Voyons ce qu’il en est des conditions de vie des ouvriers dans ce paradis terrestre.

Un travail scientifiquement organisé dans l’intérêt de l’entreprise.

Les 300 emplois, dont parle le maire, sont répartis sur deux usines distinctes : Jacquet et Helder. La pratique de division entre deux usines situées à 100 m l’une de l’autre et ayant le même patron permet d’éviter les relations entre les ouvriers. La grève de Jacquet en 1999 n’a eu aucune répercussion chez Helder qui a poursuivi la production, mais les ouvriers ont peu de contacts entre eux. Cette double identité peut également servir en cas de restructuration. Par exemple, Jacquet peut licencier et Helder embaucher sans que les ouvriers soient repris dans l’autre structure. Depuis Danone, rares sont ceux qui ignorent les pratiques antisociales dans l’agro-alimentaire.
Cette pratique de la division des structures est reproduite au sein de Jacquet où les ouvriers sont régis sous de nombreux statuts différents. Le personnel est embauché en CDI, mais aussi en CDD, il peut être intérimaire (Synergie ou Man-Power) ou dépendre de sous-traitants pour le nettoyage ou le gardiennage. La maintenance de l’usine est désormais assurée par ELYO et les 8 personnes qui en avaient la charge ont été licenciées. Parmi elles figuraient le secrétaire du CE et un délégué CGT.
Chez Jacquet, la direction n’aime pas seulement la division du travail à la chaîne, mais aussi la division des ouvriers qui n’ont pas le droit de se parler ou de s’éloigner de leurs postes.
L’individualisme et l’atomisation du personnel sont favorisés par des augmentations rares, à la " tête du client ". Le directeur de production en poste depuis 5 ans gouverne l’usine grâce à des indics. Il sait tout, et s’autorise à insulter à parler grossièrement aux salariés sur qui il exerce une pression usante. Il se permet très souvent des libertés avec la réglementation concernant l’hygiène et la tenue vestimentaire imposée à l’ensemble du personnel de l’usine. " C’est un homme au-dessus des lois qui n’a jamais un mot d’encouragement, exception faite pour les mouchards ".
Ce comportement n’est pas partagé par M. Jean-Yves Foucault, le président de Pains Jacquet, qui a expliqué le choix de Clamecy par " l’expertise industrielle et la qualification de sa main d’œuvre. " (Yonne Républicaine du 14/10/03) C’est vrai qu’il serait indélicat de déclarer à la presse que ce sont, avant tout, les subventions qui l’intéressent.
Les employés ne se sentent pas particulièrement appréciés et sont l’objet de vexations. Lors de l’inauguration de la nouvelle ligne, ils n’étaient pas de la fête mais on avait pris le soin de les prévenir sur des affichettes en noir et blanc, les cadres, eux, avaient droit à la couleur. Le parking des cadres est gardé, pas celui des ouvriers. On prend soin de leur santé, la salle de repos fumeur a été supprimée et il n’y a pas de point-phone accessible dans les ateliers.
La mesquinerie va de pair avec les vexations. Les employés peuvent acheter 5 paquets de pain Duroi par semaine au prix de 0.50 euro pièce. Ce pain, payé uniquement en liquide, a augmenté lors du passage à l’Euro. On a fait garder, par un vrai gardien, les fleurs de l’inauguration, alors que les ouvriers travaillaient à côté. Avait-on peur qu’ils les mangent ?
Le décor floral et les restes du somptueux buffet ont fini à la déchetterie.

Des rémunérations à la tête du client

Les salaires s’accordent avec les vexations et la mesquinerie. La règle est le SMIC et des augmentations individuelles, au mérite, pour lesquelles le travail n’est pas forcément en cause… Les intérimaires sont, eux, mieux payés car les congés et différentes primes sont inclus dans le salaire…
Récemment, après l’inauguration, la direction a accordé une augmentation de 15 euros. Certains, parmi les plus zélés, se sont vu récompenser par une augmentation de 30 euros.
Quand on reconnaît la compétence de son personnel, on le lui montre autrement qu’en faisant baisser la prime d’investissement dans le travail : Elle était de 4 800 F il y a quelques années et est descendue à 400 F aujourd’hui. La grève aurait-elle fait baisser le savoir-faire des ouvriers ?
La promesse d’une prime “ exceptionnelle Limagrain ” devait récompenser l’effort soutenu, demandé au personnel, pour la livraison d’une commande dans un temps donné. Les délais furent tenus, pas la promesse. La prime d’ancienneté, elle, est gelée depuis 4 ans alors que ce gel était prévu pour 3 ans.
Celui-ci devait servir à accroître la capacité d’investissement, pour créer des emplois !
La prime de panier de 40 F n’est pas remise en cause, mais le temps de repos est déduit du temps de présence en poste.
Les heures du dimanche, à partir de 21 h sont payées 20 % de plus que les autres jours et non 50 % comme c’est le cas dans d’autres entreprises.

Un temps de travail très flexible.

Le temps de travail est réparti sur 6 jours de la semaine, mais à terme les 4 X 8 sont prévus.
Le planning est affiché le mardi ou le jeudi pour le lundi suivant. Ce sont les ouvriers qui téléphonent pour se tenir au courant, comme ils doivent appeler durant leurs congés pour connaître l’heure exacte de leur reprise.
Les ouvriers en poste travaillent 40 Heures sur 4 jours mais seules 38 heures sont déclarées car le temps de pause est défalqué.
La direction ne compte que 9 h 30 sur 10 heures afin d’échapper à la demande d’autorisation de faire 10 heures. Le nettoyage qui était effectué par le personnel, après ses dix heures de travail, vient d’être suspendu sans explication, certains pensent que l’Inspection du travail aurait été prévenue.
Les RTT sont prises quand ça arrange la direction (en fonction des commandes) et non les salariés. Pour poser une demande de RTT, il faut se manifester 15 jours à l’avance mais la réponse peut venir la veille. Elle est souvent refusée au profit de congés sans soldes ou en fonction de la docilité. La direction met les ouvriers en RTT quand elle n’a pas besoin d’effectif et ces RTT peuvent être négatives ce qui fait que les ouvriers doivent des heures à la direction. Une journée de RTT de 7 heures peut se répartir entre 3 heures à récupérer et 4 heures dues. Ce principe permet d’arriver en fin d’année au temps de travail légal, sans heures supplémentaires. Pratique ! Non ?
Enfin, la flexibilité des horaires atteint son apogée quand on appelle une ouvrière intérimaire le matin pour deux heures de travail. S’il arrive qu‘elle refuse de se déplacer pour si peu, en se référant à la législation du travail, elle perd son emploi…

La sécurité du travail. Gare aux entorses !

Le travail posté peut engendrer des accidents de transport dus à la fatigue…
Un ouvrier, victime d’un accident de transport, n’a pas été considéré comme accidenté du travail, car la déclaration de l’entreprise indiquait 11 h au lieu de 23 h. Lors d’un accident, pendant la durée du travail, le directeur industriel n’a pas voulu appeler les pompiers pour la prise en charge d’une ouvrière blessée et l’a fait transporter par un véhicule particulier.
Réduire le nombre de déclarations est une solution comme une autre pour faire baisser le taux d’accidents du travail.
Comme dans bien des entreprises, le chantage à l’emploi condamne au silence ceux qui auraient qualité pour dénoncer de telles pratiques.
L’AFPA inaugure le " recrutement innovant " :
Pour la nouvelle unité de production de pain de mie inaugurée le 13 octobre, le recrutement s’est fait par l’intermédiaire de l’AFPA(1). Son responsable constatant que, de nos jours, dans le monde de l’entreprise, on manipule plus d’informations que de matières premières, déclare :
" cette évolution vers l’automatisation implique de nouveaux comportements au travail et de nouvelles façon d’apprendre : on doit être capable d’être réactifs face à des commandes souvent imprévues… de s’adapter au changement ". (Journal du Centre du 08/10/03) C’est la rafarinade servie sur la réhabilitation du travail.
Sur le même sujet, le Préfet de la Nièvre a déclaré le jour de l’inauguration : " Jacquet n’aurait pas fait ce choix si elle n’avait su trouver sur place la main d’œuvre suffisante et de qualité. Sur les 32 demandeurs d’emploi qui avaient suivi, au printemps dernier un stage de formation 23 ont été embauchés. Une proportion rare, exemplaire, pour une entreprise modèle. "
Faut-il rappeler au Préfet que le président de Jacquet dit s’être installé à Clamecy en raison de " son expertise industrielle et de la qualification de sa main d’œuvre ".
Main d’œuvre qu’il faut donc former encore mieux, en accroissant gratuitement sa productivité, sa mobilité et sa flexibilité.
Le Préfet semble confondre une embauche, habituellement comprise comme un CDI, avec un CDD puisque sur les 23 " embauchés ", seuls 9, le sont en CDI.
Le libéralisme crée aujourd’hui de nouvelles variétés d’ouvriers sans droits.
En réalité, pendant ce fameux stage où ces derniers deviennent des " opérateurs de production " et les chaînes, des " lignes ", ils travaillent effectivement de jour ou de nuit, deux semaines à l’usine et la troisième à la Maison de la Formation où on donne les cours "théoriques".
Pendant trois mois, ils ont été sous-payés et servaient de bouche-trou sur les chaînes de production. Des intérimaires ont vu l’annulation d’un CDD promis et son remplacement par le stage AFPA. Travailler d’abord en Interim, puis pour presque rien pendant 3 mois, pour espérer un CDI, accessoirement un CDD, ou enfin être viré et retourner d’où on vient ?
Sommes-nous, MM. Raffarin et Sellières, face à la réhabilitation du travail ?
Oui si on en croit Christian Paul qui accouche, lors de l’inauguration : " l’agrandissement de Jacquet, c’est une réussite collective, le résultat d’une opération exemplaire en matière de formation… Un heureux événement ". Le responsable de l’AFPA le dit : " Seule, l’entreprise n’aurait pu y arriver. Ce n’est pas son métier ". Encore merci…
De la gauche à l’extrême droite, les larbins du libéralisme n’ont pas besoin de formation pour gérer, à l’encontre des citoyens, les deniers de l’Etat. Quand l’AFPA sera décentralisée, entièrement gérée par la Région, on imagine très bien la valorisation du travail qui va en résulter.
En attendant, les employés de Jacquet apprécient !

Anne Ménier.

(1) Association pour la Formation Professionnelle des Adultes

LA GREVE DE 1999.
Elle s’est déroulée, début juillet, du jeudi 15 h au dimanche 22 h. Les revendications portaient sur les horaires de travail et le blocage de la prime d’ancienneté. A cette occasion, le responsable CFDT qui ne travaillait pas pendant la grève a incité à la reprise du travail avant sa propre date d’embauche en déclarant : " Vous avez été entendus par la direction ! "
Si elle a entendu, elle n’a pas du comprendre.


HISTORIQUE ET STRUCTURE DE LA SOCIETE :

- 1975, Helder, une entreprise artisanale s’installe à Clamecy et crée 25 emplois. La municipalité fournit le terrain… et des exonérations à l’installation.
- 1980, Helder est reprise par Pains Jacquet.
- 1991, 18 millions de francs de subvention sont empruntés par la ville pour l’achat du terrain et la fabrication du premier bâtiment de Jacquet. La ville bénéficiera d’aides du département, de la région et de l’Europe. De plus, les collectivités locales investissent 22 millions de francs pour acheminer le gaz naturel, nécessaire à la panification, qui alimentera également les foyers de Clamecy et des villages voisins.
- 1995, Limagrain rachète et " sauve Jacquet de la faillite. "
- 2003, avec 135 millions d’euros de chiffre d’affaire, Jacquet est la deuxième société française de panification. En dehors de Clamecy, les autres usines du groupe sont Saint-Beauzire dans le Puy-de-Dôme, Lomme dans le Nord et Pithiviers dans le Loiret.
L’usine de Clamecy fabrique du pain pour Carrefour, Auchan, Epis d’or, Aldi, Leader Price, Premier prix, etc et distribue Duroi sous la marque Jacquet.
Bernard Bardin déclare, lors de l’inauguration de la deuxième chaîne de fabrication le 13/10/03 : " les retombées actuelles sur la ville sont de trois cents emplois, cent camions qui assurent chaque jour le transport des marchandises... Maintenant, il nous faudrait une autoroute entre Bourges, Clamecy et Auxerre. " (Journal du Centre du 14/10/03)


LE CONSEIL REGIONAL ET L’AIDE DE 267 750 EUROS.

(Journal du Centre du 08/11/03)
Vu les aides déjà allouées, le chiffre d’affaires de 135 millions d’euros, le niveau des salaires et l’insécurité d’emploi pratiqués par Jacquet, la générosité unilatérale, dispensée avec l’argent des contribuables garantit-elle l’avenir de Clamecy ? Quand on connaît la promptitude des trusts à déménager les usines en mettant les ouvriers en concurrence d’une région à l’autre et en se faisant subventionner, nous sommes en droit de douter. Soisson s’est écrié : " La honte " quand les élus communistes se sont abstenus. La honte, cet opportuniste invétéré, élu avec l’appui du Front National sait de quoi il s’agit.