Le Picot

Accueil > Dossiers > HISTOIRE/PORTRAITS > ANNÉE 2008

ANNÉE 2008

N°20 - N°21 - N°22

samedi 16 juillet 2011, par Le Picot




MARS 2008 (N°20)




Résistance républicaine au coup d’état de 1851 :

C’EST ENCORE D’ACTUALITE !


Contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire aujourd’hui, de très nombreux départements ruraux (1/4 du territoire) se sont soulevés, en 1851, pour défendre la république, supprimée d’un coup par le prince-président Louis Napoléon Bonaparte, élu au suffrage universel en 1848. Dans le département des Basses-Alpes (sous-préfecture : Digne, 5 000 habitants à l’époque), la répression a été aussi féroce que dans le Haut Nivernais, avec également plus de mille malheureux déportés. La vigilance s’impose, surtout à l’heure où le président élu en 2007 semble faire peu de cas de la tradition ou de la légalité républicaine, et pourrait se montrer, prêt, lui aussi à toutes les manipulations et forfaitures, avec le soutien de la véritable cour qui l’entoure. A l’heure où une véritable opération de réhabilitation du criminel Napoléon III semble en cours, il nous a paru intéressant de publier le communiqué de l’association " 1851 pour la mémoire des résistances républicaines " basée aux Mées (04).

Le Picot.







Communiqué : vers la réhabilitation d’un traître ?

Cinq ans après l’année qui lui fut consacrée, Victor Hugo va-t-il devoir repartir en exil ? lui qui disait “… Et s’il n’en restait qu’un je serais celui là ”.
La tentative rampante, mais tenace de certains nostalgiques à vouloir la réhabilitation de Napoléon III, jette aujourd’hui le masque à grand renfort médiatique : journaux, télévision, radio. Sous le prétexte de l’anniversaire, en 2010, du rattachement du comté de Nice à la France, Christian Estrosi, secrétaire d’État à l’Outre-Mer, président du conseil général des Alpes-Maritimes, candidat à la mairie de Nice, vient de faire un voyage à Londres pour demander le rapatriement des cendres de celui qui étrangla la Seconde République par le coup d’État du 2 décembre 1851. Derrière ce retour des cendres, c’est une réhabilitation de Napoléon le Petit qui est projetée. Le modèle bonapartiste que le nouveau président de la République et ses conseillers paraissent affectionner ferait-il frétiller à l’approche des élections municipales celui qui se voit déjà en notre Napoléon niçois ? Deux notes discordantes s’opposent quelque peu à ce projet :
- Charles Napoléon, descendant direct de Napoléon III, qui était du voyage à Londres estime, lui, qu’il n’y a pas lieu de déplacer les cendres impériales respectant ainsi le vœu de ses ancêtres.
- Dans le même temps, la gauche réunie (PS, PCF, MRG et Verts), place Masséna à Nice a rendu un hommage à Victor Hugo et Giuseppe Garibaldi, deux adversaires de Napoléon III.
Notre secrétaire d’État à l’Outre-Mer, élu d’une région qui a payé un lourd tribut à son engagement républicain, ignore sans doute le nombre de Français qui furent déportés aux bagnes, d’Algérie et de Guyane, par cet Empereur qu’il dit aujourd’hui “ socialiste ”. Beaucoup n’ont pas survécu à la dure vie du bagne, ou sont morts avant d’y arriver, d’autres sont morts en exil, sans parler du massacre de centaines d’innocents sur les grands Boulevards à Paris le 4 décembre. C’est à ce prix, par la terreur que Louis Napoléon Bonaparte assura son crime. Nous n’ouvrirons pas, ici, un débat de chiffres. Ils sont connus de tous les historiens. Sauf apparemment de M. Estrosi et de ceux qui justifient ce coup d’État en falsifiant l’histoire. Les victimes du futur empereur étaient de bons républicains, des notables, des ouvriers, des artisans, des paysans. Ils estimaient ne faire que leur devoir de citoyens en défendant la Constitution de 1848 et la République, en espérant qu’elle soit plus démocratique et plus sociale. Quand les faussaires de l’Histoire, les thuriféraires du dictateur, parlent de ceux qui ont poursuivi de leur haine et de leur vengeance “ Napoléon le petit ”, c’est en l’occurrence de Victor Hugo dont il s’agit. Mais, pour eux, faut-il pour réhabiliter le parjure à son serment de président de la République incriminer l’autre de toutes les bassesses ? L’histoire a tranché, le criminel n’est pas celui qu’ils tentent de désigner aujourd’hui. La IIIe République a d’ailleurs rendu justice aux insurgés, en votant en 1881 une loi d’indemnisation aux victimes du coup d’État. Les nostalgiques du Second Empire oublient qu’il existe des taches de sang dans l’histoire, qui resteront indélébiles. Toute tentative d’effacement de ce que Victor Hugo appelait un crime restera vaine. Les bons républicains, eux, n’oublient pas ce qu’ils doivent à leurs pères.

Association 1851 pour la mémoire des Résistances
républicaines, 17 décembre 2007







Le joli mois de mai à Clamecy

Le 29 avril 2007, à Bercy, le candidat SARKOZY déclarait devant les militants UMP vouloir liquider une fois pour toute l’héritage de mai 68, coupable à ses yeux de tous les maux de notre société. Le président bling bling oublie de dire que la France a connu pendant plusieurs semaines la plus grande grève de son histoire. Plus de 9 millions de travailleurs cessèrent le travail. A Clamecy aussi, le mouvement a été important. Rappel des faits.

" C’est avec confiance que j’envisage pour les douze prochains mois l’existence de notre pays. On ne voit pas comment nous pourrions être paralysés par des crises. " Ce n’est pas une prévision de madame Soleil, une célèbre astrologue mais des phrases du Général de Gaulle prononcées lors de ses vœux à la Nation le 31 décembre 1967. Le Président de la République va bientôt fêter, le 13 mai, le dixième anniversaire de son arrivée au pouvoir. Sur le plan économique, on est en plein dans les " trente glorieuses ". Les salariés travaillent au moins 48 heures par semaine. Le SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) est de 427 Francs par mois. Seul un ouvrier sur deux possède une automobile, une télévision, une machine à laver. Un sur dix a le téléphone. Le patronat, pas libéral pour un sou. Le nombre d’étudiants est presque multiplié par trois en dix ans. L’ordre moral règne. Dans les lycées, le port de la blouse est obligatoire pour les filles, celui du pantalon leur est interdit. A l’ORTF (télévision et radio d’Etat), c’est dans le genre la voix de son maître. " La France s’ennuie " écrit dans le Monde daté du 15 mars Pierre Vianson-Ponté, éditorialiste. A l’étranger, au Viêtnam, soldats de l’oncle Ho et Viet Cong, boys de l’oncle Sam s’affrontent dans la jungle, les rizières et les villes comme lors de l’offensive de Tet en janvier, sous l’œil des caméras. Napalm, défoliants (agent orange) massacres comme celui de My Lai. Dans le monde, la jeunesse conteste l’intervention U.S. En mai, les pourparlers de paix vont s’engager à Paris.

Solidarité avec le peuple vietnamien.

A Clamecy, la ville est administrée par une municipalité dirigée par le docteur Pierre Barbier membre du parti radical. Le maire est également sénateur. Les jeunes poursuivent leurs études au C.E.S, sur la route d’Armes, dans les locaux de l’ancienne E.P.S et dans des préfabriqués (le premier coup de pioche du nouveau C.E.S sera donné en juin) mais aussi au lycée, rue Jean Jaurès dans les locaux de l’actuelle médiathèque et dans des préfabriqués implantés dans la cour et dans un terrain attenant, à la place de l’actuel parking. A la Ferme Blanche, de nouvelles H.L.M sortent de terre. Sur le plan économique, deux grosses entreprises, la S.I.C.L.A.M. qui fabrique des accessoires pour cycles et emploie une main d’œuvre féminine importante et peu qualifiée appelée O.S (Ouvrier Spécialisé). Dans les mois qui viendront, les Français vont entendre parler beaucoup de ce sigle à travers de nombreux et durs conflits. Les OS sont soumis à de dures cadences. Autre entreprise, Progil et ses filiales Plastugil, RVA, SFCC. Les employés bénéficient d’avantages sociaux. L’une de ses principales activités, la carbonisation du bois qui entame son déclin. D’ailleurs, en ce début mai, lors d’une conférence de presse André Blond, responsable du syndicat CGT de Progil, juge la situation alarmante. Sont envisagées des compressions de personnel : licenciements, pré-retraites, mutations sur d’autres sites notamment dans la région lyonnaise. Il rappelle que l’usine clamecycoise qui employait 633 personnes en 1962 n’en compte plus que 385. Il craint que l’effectif passe en dessous du seuil des 300 à la fin de l’année. A la SFCC (Société Forestière de Clamecy et du Centre) seuls 400 stères de bois sont carbonisés par jour au lieu de 1 000. Chaque semaine, en de nombreux points de la cité des affiches réalisées au pochoir par des enseignants (Avezou, Bardin, Cogan, Lasternas) dénoncent la guerre du Vietnam, appellent à la solidarité avec le peuple vietnamien en lutte contre l’impérialisme yankee.

13 mai : rassemblement contre les violences policières

A Paris, les manifs d’étudiants se succèdent. Celle du vendredi 10 mai se termine en nuit d’émeute au quartier Latin. Très nombreux blessés et violences policières. Les centrales syndicales appellent pour le lundi 13 mai à la grève générale. Un appel relayé sur le plan local par la CGT, FO, la CFDT, la section locale de la FEN (Fédération de l’Education Nationale), les associations de parents d’élèves Dubreuilh et Cornec qui invitent les Clamecycois à participer, à 17h30 à une puissante manifestation sur la place de la mairie. Les mots d’ordre : " halte à la répression, liberté, démocratie, vive l’union des travailleurs et des étudiants ". Ce lundi à 17h30, une centaine de personnes dont des lycéens et lycéennes se rassemblent sur la place. Sur le perron de l’Hôtel de ville, ont pris place des représentants des syndicats et des représentants de parents d’élèves. Jean Avezou, au nom du SNES (Syndicat National de l’Enseignement Secondaire) et Claude Lebon pour l’UL CGT prennent la parole.
Le premier revient sur les revendications des étudiants, les incidents du quartier Latin. Il dénonce la férocité de la répression et conclut " Toutes nos luttes convergent dans le sens de la disparition du régime autoritaire dont nous célébrons aujourd’hui le dixième et triste anniversaire. Et son remplacement par un régime démocratique. Il faut s’unir et agir. " Le responsable CGT lit une motion adoptée au niveau départemental. Une semaine plus tard, la grève démarre dans le secteur public mais aussi dans le privé. Ce sont les cheminots de la SNCF et de la CFTA qui ont ouvert le bal la veille. On compte 100 % de grévistes. Même pourcentage chez EDF, près de 50 % aux PTT dont 100 % " aux lignes " et 50 % au technique. En revanche, le téléphone, la distribution du courrier, le service au guichet fonctionnent normalement. Dans l’enseignement, les instits et les profs accueillent les élèves mais les cours sont remplacés par des discussions. Dans le privé, aucun mouvement à Progil. En revanche, à S.I.C.L.A.M la grève est déclenchée à 13h30. On compte 60 % de grévistes. Aucune occupation des lieux n’est enregistrée. Dans la soirée, les choses s’accélèrent. Un bureau permanent de la grève est constitué par l’union locale des syndicats au château du parc Vauvert. Les profs du lycée décident, à la majorité, la grève illimitée à partir du lendemain matin. Un comité de sept membres est formé. Les enseignants du primaire et du CES, " conscients de leur appartenance au monde du travail ", réunis à la mairie les imitent. La grève allait durer trois semaines. Dans la nuit du samedi au dimanche, des tracts signés C.D.R (Comité de Défense de la République) dénonçant une minorité de grévistes et l’anarchie qui règne dans le pays, sont distribués dans la cité.

Le mouvement de grève s’amplifie

Le mardi 21, les grévistes de tous les secteurs se réunissent en assemblée générale dans la mairie. Celle-ci devient le haut lieu de la lutte, le théâtre d’un forum quotidien, le siège d’un contre pouvoir. Le mouvement de grève s’amplifie notamment aux PTT où les facteurs cessent aussi le travail. Le comité intersyndical de grève décide de lancer un appel aux non grévistes, d’éditer un tract pour informer et rassurer la population, et de demander l’appui des associations des parents d’élèves, des partis de gauche et de la municipalité. Et, enfin d’organiser un meeting à 18 heures le lendemain. Le 22, 300 personnes assistent dans la salle des fêtes à ce meeting. Le maire est représenté par son premier adjoint Jacques Barcelo. A la tribune, les représentants syndicaux et politiques se succèdent. Maurice Jacquier pour FO, Jean-Pierre Brun (CFDT), Pierre Guenot (FEN), Pierre Lucain (CGT), François Rousseau (Parent d’élèves), Georges Millot (PCF), Jacques Barcelo (FGDS, Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste) et Bernard Bardin (PSU, Parti Socialiste Unifié). Le meeting se termine par une manif à travers les rues de la ville. Auparavant, dans l’après midi, la grève avait gagné certains services des finances. Le 23, les responsables syndicaux et employés des usines Progil et Plastugil se réunissent à la mairie en nombre relativement restreint. Le 24, à Plastugil 85 % des ouvriers se mettent en grève. A la perception, 100 % de grévistes, 80 % pour les employés municipaux. Le comité intersyndical décide d’organiser le lendemain un défilé silencieux à partir de 13h30 et de faire appel à la solidarité des commerçants et de demander que le conseil municipal se réunisse en séance extraordinaire afin de voter une motion de solidarité. Le samedi 25, 300 personnes défilent silencieusement sous la pluie. Sur le passage du défilé toutes les boutiques sont fermées. Les marchands forains ont replié leurs étals. Les manifestants font une halte devant la sous préfecture où " aucune présence officielle quelconque ne se manifeste ". Dimanche 26, nouveau meeting en soirée auquel assistent 300 personnes. La proposition de Pierre Guenot, d’un tract, destiné aux commerçants et artisans, leur donnant rendez-vous le lendemain avec le comité intersyndical est adopté. Ce même jour, une union locale CFDT est créée. Un bureau de 8 membres est constitué. Son local, dans le château du parc Vauvert est inauguré en présence d’une responsable départementale.
A Paris, dans la nuit sont signés les accords de Grenelle (le SMIG passe de 2, 22 Francs à 3 Francs ; les salaires augmentent de 10 % ; accord cadre prévu pour la semaine de 40h ; refonte du droit syndical pour garantir les libertés dans les entreprises).

Michel Melka.




JUILLET 2008 (N°21)




Le joli mois de mai à Clamecy

Deuxième partie de la rétrospective des évènements de mai et juin 68. Fin mai, la mobilisation continue. Mais dès le 5 juin, le mouvement décline. Les politiques vont entrer en scène à l’approche des élections législatives des 23 et 3O juin qui seront marquées, sur le plan national, par une vague bleue. L’esprit de Mai perdurera grâce au bulletin " l’intersyndical ".

Lundi 27 : les grévistes de Plastugil reprennent le travail. A la Siclam, prétextant la présence d’un piquet de grève, les directeurs ferment l’usine. Aux P.T.T, les gendarmes interviennent pour évacuer le piquet de grève. Le soir, réuni en séance extraordinaire, le conseil municipal vote, par quinze voix contre un bulletin blanc, une motion de solidarité avec les grévistes. Le même soir, quatre-vingt artisans et commerçants assistent à une réunion-débat. Pour prouver que la politique économique et sociale du gouvernement risque de compromettre l’économie locale, le comité intersyndical demande à l’ensemble des travailleurs grévistes de ne pas faire d’achat dans un commerce local, sauf pour le lait, le pain et le journal. Le mot d’ordre sera largement suivi. " Situation calme " lit-on dans le Journal du Centre de l’époque. Toutes les manifestations se déroulent avec dignité. La ville est calme, l’activité semble se restreindre de jour en jour. Les achats sont réduits au minimum, mis à part dans l’alimentation où la psychose des restrictions a entraîné des achats massifs de certaines denrées alimentaires. Manque partiel de sucre et d’huile. L’approvisionnement est assuré à 50 %. Comme tous les soirs, le comité intersyndical et les grévistes se réunissent à la mairie. Le mouvement continue. Les services publics sont paralysés. La grève est totale, y compris aux Ponts et Chaussées. 1OO % de grévistes à la Siclam et à l’entreprise de bâtiment et travaux publics Ventalon, dont les locaux se trouvent route d’Armes. Les locaux de la Poste situés en bas de l’avenue de la Gare sont occupés. Seules les communications de sécurité passent. Le jeudi 30 mai, de Gaulle, après son retour de Baden Baden où il a rencontré le général Massu, dissout l’Assemblée Nationale.

Subvention aux grévistes

Le lendemain, lors d’un meeting les Dr Pierre Barbier (sénateur-maire) et Jacques Barcelo interviennent. Ce dernier dénonce la répression policière, les viols dans les cars de police et les commissariats. Avant de demander aux grévistes de rester fermes sur leurs positions, " au monde du travail de préparer sa défense en vue des élections législatives qui auront lieu les 23 et 3O juin ". Le sénateur-maire annonce que le conseil municipal se réunira en séance extraordinaire le samedi 1er juin afin de voter une subvention aux grévistes. Ceux-ci ont déjà collecté 635,15 F qui sont répartis pour les cas sociaux. A ce propos, le comité de solidarité des travailleurs en grève appelle la population à soutenir financièrement ceux qui sont engagés dans la lutte. Les sommes peuvent être déposées dans la salle des fêtes de la mairie où le comité tient une permanence de 9h à midi. Pour sa part, Jean Avezou, l’un des leaders appelle à " une grande prudence devant les faux bruits, les provocations, à rester vigilant durant ce week-end de Pentecôte et de continuer avec fermeté le mouvement ". En signe de solidarité, les employés et artisans des entreprises Bricaire, Martin, Buchez et Moret reverseront leur salaire de la journée du 4 juin au comité d’entraide des grévistes. Le premier juin, le conseil municipal vote, à l’unanimité, une subvention de 5 000 F. Cette aide sera accordée aux grévistes résidant à Clamecy et sera donnée, sous forme d’avance, récupérable selon les modalités de paiement des jours de grève.

Au lendemain du week-end de Pentecôte, le mardi 4 juin, une nouvelle réunion rassemble plusieurs centaines de personnes. Sur le front des grèves, rien n’a changé. Un hommage est rendu aux postières chargées des services de sécurité qui reçoivent des insultes de certains usagers. Dans la journée, une délégation du comité intersyndical leur a remis des fleurs. Au bureau d’aide intersyndical, chargé de repartir les fonds collectés, constitué de neuf membres, Jean Petit (S.N.I. Syndicat National des Instituteurs) souligne que les grèves doivent se durcir. A la Siclam, malgré les négociations les ouvriers maintiennent leurs revendications. En particulier, l’attribution d’un treizième mois sur la base de 40 heures par semaine, la fourniture de vêtements de travail, le paiement des journées de grève. Le comité intersyndical vote une motion de soutien en faveur de plusieurs journalistes du Journal du Centre molestés, blessés lors d’une manif gaulliste à Nevers. Malgré les " événements ", la fête patronale est maintenue. Elle aura lieu les 8, 9 et 10 juin et sera organisée par le bureau du quartier de Bethléem. A l’époque, elle était tournante, une année sur la place des Jeux, une autre dans le Marché et enfin dans le quartier du Beuvron, sur la rue de la Forêt. Cinquante attractions sont prévues dont le karting et le paratrooper.
Le lundi, à 10 heures, jeux pour les enfants et l’après-midi, course cycliste organisée par le V.C.C (Vélo Club de Clamecy). Départ place des Jeux, arrivée route d’Armes. Ce 4 juin, les associations de parents d’élèves du lycée, du C.E.S et du primaire tiennent une réunion d’information avec la participation du comité de grève des enseignants. Assistance record, aussi bien du côté des parents que de celui des enseignants.
Parmi les thèmes abordés, la prolongation de l’année scolaire, la présence de vingt-cinq élèves maximum par classe, la réforme du bac et la sélection à l’entrée en fac.

Instits " anarchisants "

Le 5 juin, marque le début de la fin du mouvement. On assiste à une reprise partielle qui se confirme le lendemain. La grève s’interrompt aux P.T.T, à la S.N.C.F, dans le bâtiment.

Le lycée et le C.E.S rouvrent. Mais les profs sont toujours en grève. Ainsi que les instits. A l’occasion du quarantième anniversaire de Mai 68, Alain Roumerous, à l’époque n°2 du S.N.I. (Syndicat National des Instituteurs ) départemental évoque dans son témoignage paru dans le Journal du Centre du 27 mai 2008 " des instits anarchisants de Clamecy qui avec ceux de Decize et de Fourchambault voulaient poursuivre la grève ". Le mouvement social terminé, les politiques entrent en scène. Et les élections législatives approchent. Dans la circonscription de Clamecy qui compte cent-cinquante-trois communes, trois candidats sont en lice : Pierre Guyollot pour le P.C.F, François Mitterrand pour la F.G.D.S (Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste) et Jean Claude Servan-Schreiber pour l’U.D.R (Union de Défense de la République) le parti gaulliste. Durant la campagne électorale, le professeur Mathé, cancérologue de renom, vient soutenir le candidat gaulliste. A la fin du meeting, des membres du comité intersyndical s’emparent du micro.
Le candidat, le professeur et les militants quittent la salle. Lors du premier tour, le 23 juin, le candidat du P.C.F recueille 4 464 voix (12,423 %), Jean Claude Servan-Schreiber 15 698 voix (43,68 %). François Mitterrand arrive en tête avec 78 voix d’avance (15 776).

Provocation gaulliste

La veille du deuxième tour, la nuit du 28 juin est le théâtre d’une provocation. Le drapeau tricolore qui flotte au sommet de la collégiale est remplacé par un drapeau rouge. Au petit matin, des membres du comité intersyndical qui ramassent, comme tous les jours, les tracts abondamment déversés dans les rues par les militants gaullistes remarquent le fait. Ils montent sur la tour et décrochent le drapeau. Dans un tract, le comité intersyndical dénonce " les provocateurs gaullistes qui rôdaient dans nos murs depuis plus de trois semaines à l’affût d’un mauvais coup ont, par leur maladresse, démasqué leur véritable visage. Non contents de leur supercherie, ils ont tenté d’accréditer leur geste en déchirant le drapeau tricolore ". Il en appelle " à barrer la route au pouvoir méprisant, fauteur de troubles et de misère et à renvoyer cette clique dans le trou dont elle n’aurait jamais dû sortir ". Dans le pays, la droite obtient une victoire écrasante remportant 358 sièges sur 485, la gauche perd cinq points. Elle ne viendra aux affaires que treize ans plus tard, le 10 mai 8I, avec la victoire de François Mitterrand à la présidentielle.
Durant la campagne législative de juin 68, la salle des fêtes de la mairie a servi de décor à des meetings électoraux. Auparavant, elle avait été le théâtre, pendant trois semaines d’un forum quotidien, forum où l’on refaisait le monde, où l’on voulait changer la société et les rapports entre les gens. Revendications sociales (le SMIC à 600 F, 40 heures de travail par semaine) mais aussi volonté de réformes dans beaucoup de domaines. Un forum où la parole était libre, dans lequel travailleurs manuels et intellectuels se parlaient. Mais où la parole était surtout prise par les hommes. Tous les responsables étaient d’ailleurs des hommes. Une des rares femmes à s’exprimer fut une O.S (ouvrier spécialisé, en fait quelqu’un qui travaille à la chaîne) de Siclam qui a évoqué les conditions de travail très dures, les cadences infernales, les blessures, le mépris des petits chefs.

La lutte continue

L’esprit qui avait animé ces trois semaines se prolongera au travers de " l’intersyndical " un bulletin dont le premier numéro paraît à la fin l’année. Sa une : " La lutte continue ". Ce journal, édité par le comité, ouvert à tout inorganisé désirant poursuivre l’action commune se veut être un moyen d’information pour tous et un appui supplémentaire pour plusieurs revendications. Quatre thèmes majeurs seront abordés : l’emploi, le logement, l’enseignement, la jeunesse et les sports. Et la création d’une maison des jeunes. Celle-ci verra le jour sous le nom de " Foyer de Jeunes " dans les locaux de l’ancienne Ferme Blanche, après la victoire aux élections municipales de 1971 d’une liste d’Union de la Gauche conduite par le Dr Jacques Barcelo. Sur cette liste, composée de militants de la F.G.D.S, du P.C.F et du P.S.U, on retrouve des hommes qui avaient pris une part active aux événements de mai et juin 68 tels Claude Lebon, Adolphe Vincent (C.G.T cheminots), Martial Melinger (C.G.T Siclam), Jean Lebas (C.G.T P.T.T), Bernard Bardin et Claude Cogan (P.S.U et S.N.I), François Rousseau (P.S.U et Fédération Cornec). Claude Lebon deviendra maire en juin 72, suite à la démission du Dr Barcelo et de deux de ses adjoints Pierre Guenot et Jean-Michel Save. En 77, lui succède Bernard Bardin qui a exercé les fonctions de maire jusqu’en mars dernier. Sur cette liste, figure une postière, Claudine Boisorieux. Plus tard, elle deviendra maire adjointe avant de finir première adjointe. En mars dernier, lors des municipales, elle conduit la liste " une gauche nouvelle " et l’emporte face au " dauphin " de Bernard Bardin, Régis Bertrand.
Au début des années 70, des gauchistes (étudiants, lycéens, profs, jeunes ouvriers et même un prêtre ouvrier) font de l’agit prop (agitation propagande). Régulièrement, les murs de la cité se couvrent d’affiches, de bombages. Ils participent au lancement du journal Libération (première formule) créé par Jean Paul Sartre, Serge July et les maos de la Gauche Prolétarienne. C’est l’époque de Lip, du Larzac, du putsch de Pinochet au Chili, de la contestation de l’armée, du nucléaire, du soutien aux immigrés. Rejoints par beaucoup de jeunes, ils retapent les locaux de la Ferme Blanche. A cette époque placée aussi sous le signe du " peace and love ", du mouvement freak, des communautés se créent dans la région. Leurs membres sont, pour la plupart, étrangers à la région. Des jeunes de Clamecy se lancent sur la route, direction l’Inde, l’Afghanistan, Ceylan (l’actuel Sri Lanka). Dans les seventies, naît un groupe femmes. Nous retracerons ces différentes aventures dans le prochain numéro du Picot.

Michel Melka.




DÉCEMBRE 2008 (N°22)




Le combat continue

Dans les deux précédents numéros du Picot, nous avions relaté les évènements de mai et juin 68 à Clamecy.

Le mouvement allait se poursuivre au travers de la publication du bulletin " l’Intersyndical ". Et trois ans plus tard, les principaux acteurs du mouvement regroupés dans la liste de l’Union de la Gauche allaient conquérir la mairie lors des élections municipales de mars 71. Au plan national, les années qui suivirent mai 68 allaient être agitées. Pour les gauchistes (anarchistes, maoïstes, trotskistes) qualifiés par Raymond Marcellin , ministre de l’Intérieur de de Gaulle puis de Pompidou d’ " agents du complot international "," mai 68 n’était qu’un début, il fallait continuer le combat ". A Clamecy une nouvelle génération de militants allait se lancer dans ce combat. Dans les années 70, les cheveux deviennent plus longs, certaines barbes fleurissent. Sur le plan vestimentaire, le treillis a la cote, de même que le manteau afghan. A l’inverse de ce que proclamait le P.C.F. (Parti Communiste Français), les gauchistes locaux n’étaient pas dans leur très grande majorité des fils de bourgeois mais des fils d’ouvriers, quatre d’entre eux étaient des fils d’immigrés, italiens, espagnol et polonais. Plusieurs sensibilités étaient représentées : le maoïsme (tendance Gauche Prolétarienne incarnée par Alain Geismar, Serge July, le futur patron de Libération…) et le trotskysme (Ligue Communiste dont les dirigeants étaient Alain Krivine, Henri Weber aujourd’hui sénateur socialiste). D’autres penchaient plutôt vers la mouvance libertaire ou anarchiste tel ce " pion ", non clamecycois d’origine qui deviendra berger dans les Pyrénées. Un autre était membre du P.S.U (Parti Socialiste Unifié) comme les ainés Bernard Bardin et Claude Cogan. Un combat mené en très grande majorité par des hommes et qui débute en 70. Le journal mao " La Cause du Peuple " ramené de Nevers par un Clamecycois qui y est lycéen est distribué dans le lycée local où enseigne un prof de philo proche des maos. Le " petit livre rouge " de Mao y circule également. Le Café des Sports, dans la rue Marié Davy, aujourd’hui remplacé par un restaurant, devient un lieu de rencontre où se retrouvent ce prof et certains de ses élèves. Sujets abordés : la guerre du Vietnam, la répression policière, le racisme. Début 71, création d’un comité local du Secours Rouge luttant pour la liberté d’expression et contre la répression policière. Lors de la distribution du tract appelant à la réunion, imprimé au presbytère grâce au soutien d’un prêtre-ouvrier qui sera compagnon de route des maos, deux lycéens de terminale, mineurs (Giscard élu en mai 74 abaissera l’âge de la majorité civile de 21 à 18 ans le 28 juin 74) ainsi que le prof de philo sont arrêtés par les gendarmes devant les portes de l’usine S.I.C.L.A.M. (aujourd’hui Basta) avant d’avoir “ tracté ”. Ils écoperont d’une amende de 5 F. A la rentrée 71, plusieurs d’entre eux partent pour la fac de Dijon, théâtre d’une agitation importante, lieu de rencontre avec d’autres militants, endroit où se procurer des affiches.

Trente points de collage.

A l’automne 71, chaque fin de semaine, les murs de la cité se couvrent d’affiches de Charlie Hebdo. Au total, on dénombrera une trentaine d’emplacements de collage répartis dans toute la ville et dans les hameaux de Moulot et de Beaugy. Les maos locaux rencontrent un cheminot arrivé depuis peu à Clamecy, lui aussi mao et qui travaille à la Gare. Le 31 décembre, dans la soirée, accompagnés de maos de Nevers, ils saluent, au son de l’Internationale, son départ en train pour la Jordanie. Pays où s’étaient rendus d’autres révolutionnaires tels que les membres de la R.A.F (Rote Armee Fraktion) dite Bande à Baader et où il compte rejoindre les camps d’entraînement des Palestiniens (les maos français et en particulier ceux de la G.P. étaient d’ardents défenseurs de la cause palestinienne). Il sera refoulé et reprendra son travail. A la même période, les gauchistes s’investissent dans les travaux d’aménagement, dans les bâtiments de la Ferme Blanche, des locaux du Foyer de Jeunes dont la création figurait dans le programme de la nouvelle municipalité. Ces travaux qui mobilisent d’autres jeunes, lycéens, ouvriers, apprentis et, plus tard, la mobilisation des lycéens contre la loi Debré feront que le cercle de sympathisants va s’élargir. Il faut dire qu’à Clamecy les querelles de chapelle entre différents groupes gauchistes sont, au début, mises de côté. Malgré leurs divergences idéologiques, les plus militants unissent leurs forces notamment lors des collages. Et ce notamment grâce au rôle fédérateur de Claude Cogan.
A l’été 72, comme d’autres de leurs camarades en France, les maos clamecycois et neversois se lancent dans une " longue marche " pour rencontrer des " paysans moyens pauvres " en suivant les principes du grand Timonier. Première étape, " l’enquête " menée par un duo de faux étudiants en histoire-géo dans des villages de la région. Le premier point de chute de la " longue marche ", un village de la région de Tannay. Puis, direction la région d’Ouroux dans le Morvan. Pendant les vacances d’été, ils vont aider des paysans dans leurs travaux et essayer de faire passer la bonne parole. En août, à Tannay à l’occasion du comice d’arrondissement, ils recouvrent, pendant la nuit, les murs du bourg d’affiches dénonçant le rôle du Crédit Agricole. Au petit matin, il ne restait aucune trace du collage. Les maos qui se considéraient comme les nouveaux F.T.P (Francs Tireurs et Partisans) " de la nouvelle guerre de classe " comme le chantait Dominique Grange (" Peuple qui se prépare à prendre les armes que des traîtres lui ont volé en 1945. Oui, bourgeois contre vous, le peuple veut la guerre ") rencontrent d’anciens vrais F.T.P. Ils sont à la recherche d’armes. Au cas où… Des dirigeants de la G.P. (Alain Geismar, Serge July) avaient écrit " Vers la guerre civile ". Chez les trotskystes de la Ligue Communiste, on se préparait aussi à la confrontation armée (cf le discours, à la Mutualité, en 69 de Krivine, candidat à la présidentielle). Dans cette optique, trois d’entre eux projettent de rejoindre les camps d’entraînement du F.P.L.P. (Front Populaire de Libération de la Palestine) de Georges Habache au Yémen du Sud. Un combi Volkswagen sera acheté collectivement dans cette intention. Le projet, assez farfelu, n’aboutira pas.

Gardarem lou Larzac : le causse du peuple.

Le combi servira pour aller participer au premier rassemblement du Larzac, en août 73. L’année suivante, certains du groupe qui s’y étaient rendus en 73 ainsi que d’autres jeunes retournent au Larzac pour le deuxième rassemblement sur le causse les 16 et 17 août. Des Clamecycois acquièrent des parts dans le groupement foncier agricole dont le but est d’acheter des parcelles de terre pour éviter l’extension du camp militaire. Les maos locaux s’abonnent à l’A.P.L. (Agence de Presse Libération) créée en juin 71 par Jean Claude Vernier et Maurice Clavel qui publie un bulletin quotidien ronéotypé et dont la devise est " donner la parole au peuple ". Et ils acquièrent une ronéo qui servira à tirer les tracts imprimés par la Presse de la Cité.

Clandestine, elle changera plusieurs fois d’endroit. Les photos de Christophe Schimmel de l’A.P.L. prouveront que Pierre Overney militant mao avait été abattu de sang froid par Jean Antoine Tramoni, un vigile de Renault, devant les portes de l’usine de Billancourt le 25 février 72. Le 4 mars, 200 000 personnes assisteront à ses obsèques à Paris. Le 8 mars, la Nouvelle Résistance Populaire, la branche armée de la G.P. enlève Robert Nogrette, cadre de Renault. Il sera relâché quelques jours plus tard. Tramoni sera exécuté en 77 par un commando des N.A.P.A.P. (Noyaux armés pour l’autonomie populaire) baptisé “ Pierre Overney ” et composé, entre autres, d’anciens maos. Lors du collage, à Clamecy, de l’affiche " P. Overney, ouvrier, fils d’ouvrier mort pour la cause du Peuple ", plusieurs militants dont le prêtre-ouvrier seront arrêtés par les gendarmes, armes à la main. Après contrôle d’identité à la gendarmerie, ils seront rapidement relâchés.

Début 73, les maos créent un comité Libération pour soutenir la sortie du quotidien éponyme. Les réunions se tiennent au presbytère. Premier objectif, trouver des souscripteurs (le bon de soutien coûte 10F). Le premier numéro de Libé dont la création avait été décidée en 72 par le comité exécutif de la G.P. et qui avait été présenté à la presse par July, Philippe Gavi, Jean René Huleu, Jean Claude Vernier et Jean Paul Sartre sort le 18 avril 73. Il avait été précédé de plusieurs numéros 0. La devise de Libé, d’après ses fondateurs, est " peuple, prends la parole et garde la ". L’adresse de l’abonnement est domiciliée au presbytère. Les rangs s’étoffent avec l’arrivée d’un mao domicilié dans un village icaunais, co-fondateur avec Bernard Lallement qui sera le premier administrateur de Libé, des Cahiers d’écologie politique. Suite à l’affaire du talc Morhange, une affiche détaillant les colorants et autres conservateurs contenus dans des produits alimentaires est collée sur les murs de la ville en particulier sur ceux de la première grande surface, Ex, située Route de Beaugy, où se trouve actuellement Maxi Brico. Seuls les noms des produits seront rendus illisibles. Toujours dans le domaine de l’écologie, ils participent à la mobilisation contre le projet d’exploitation d’un gisement de fluorine à Pierre-Perthuis.

Lip, c’est possible.

1973 est marquée par deux autres faits, la lutte de Lip à Besançon avec pour slogan " c’est possible, on fabrique, on vend, on se paye " et le coup d’état au Chili. Le 11 septembre, des militaires commandés par le général Pinochet aidés par la C.I.A. renversent le président élu Salvador Allende. La répression sera terrible. Pendant le conflit de Lip, des gauchistes clamecycois, de différentes sensibilités, se rendent à plusieurs reprises à Besançon et l’usine de Palente (lors de l’évacuation par la police de celle-ci le 14 août et lors de la marche dans la ville le 29 septembre). Ils nouent des contacts. Un des ouvriers de Lip est invité à Clamecy et tient un meeting. Plusieurs habitants achètent des montres fabriquées par les Lip. Pour le Chili, ils participent à des rassemblements à Paris, Dijon, collent à de nombreuses reprises des affiches dénonçant la répression, organisent un meeting avec la présence d’une Française de retour du Chili. Sur le plan de l’agit prop, les affiches provenaient la plupart du temps de groupes nationaux. Les autres étaient faites à la main, au pochoir ou en sérigraphie.

Autre forme d’expression, les bombages (slogans écrits à la peinture) appelés aujourd’hui tags. Le premier demandera la libération de Michel Récanati, dirigeant de la Ligue Communiste, l’un des organisateurs de la manifestation contre le meeting d’Ordre Nouveau (groupe d’extrême droite) le 21 juin 73. Emprisonné plusieurs mois, il se suicidera quelques années plus tard. Son engagement sera le thème du film " Mourir à 30 ans " de Romain Goupil. Parmi les supports muraux, la face, côté Yonne, de l’église de Bethléem, bombée la nuit précédant les joutes du 14 juillet. Ou le mur du transformateur du nouveau lycée inauguré en 75 recouvert d’inscriptions contre le régime de Franco en Espagne. Cette action provoquera un tollé chez des compagnons de route appartenant à la mouvance. Le dernier aura lieu en août 77, après la manifestation sanglante contre la centrale nucléaire de Creys-Malville à laquelle ont participé des Clamecycois (Vital Michalon un des manifestants sera tué, plusieurs centaines blessés dont certains gravement).

Les murs du château du parc Vauvert et des vestiaires sont bombés dans la nuit précédant la fête des Vaux d’Yonne. La façade de l’agence E.D.F sera elle aussi couverte d’inscriptions anti nucléaires, un cocktail Molotov y sera jeté. Ces deux actions ne seront pas le fait des gauchistes historiques. Bombages muraux mais aussi au sol. Pendant la nuit d’avant le premier tour des élections présidentielles de 74, les gauchistes locaux au nombre d’une vingtaine après avoir empêché les militants pro-Giscard de coller leurs affiches avaient dessiné à la peinture, devant les marches de la mairie, le portrait de P.B. l’ancien maire et sénateur, soutien de Giscard, entouré de l’inscription " le roi des cons vote Giscard ". Aucun des militants dont pourtant certains étaient en âge de voter ne votera. Pour eux, " élections=piège à cons ". Il faudra attendre mai 81 pour que certains d’entre eux, presque trentenaires, votent pour la première fois, pour François Mitterrand au deuxième tour. Lors de collages et de bombages, les gauchistes locaux étaient épaulés par des Parisiens qui avaient des attaches familiales à Clamecy. L’un avait tourné dans L’an 01, film culte de Gébé et Jacques Doillon, l’autre militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire, membre de la direction nationale des comités des appelés, servant dans l’armée de l’air figurait sur la couverture de Paris Match en mai 76. En compagnie de 200 autres membres des comités de soldats tous en uniforme, le visage dissimulé sous une cagoule, il avait participé, au défilé du premier mai à Paris. Leurs revendications : les libertés syndicales et d’expression, le S.M.I.C. pour tous les appelés.

Michel Melka.


(A suivre)





CLAMECY ET ROMAIN ROLLAND

RUE ROMAIN ROLLAND. Anciennement rue de l’Hospice

En 1935, la municipalité communiste de Clamecy décide de donner le nom de RR à l’ancienne rue de l’Hospice. L’écrivain a alors 69 ans. Il a quitté sa " petite patrie " à l’âge de 14 ans pour ne plus jamais y revenir. (Il finit sa vie à Vézelay.) Pourtant, il est aujourd’hui une des figures dont s’enorgueillit la bourgade du Haut Nivernais. Son patronyme s’est vu attaché à des lieux (rue, maison…), puis à des institutions (collège, centre culturel, musée…). Enfin, l’office du tourisme propose depuis quelques années un parcours sur les traces de Colas Breugnon (cf. les pupitres désignant les lieux de Colas Breugnon, à Clamecy, Brèves, Asnois, citant des fragments du texte). Le personnage de fiction est ainsi devenu une des figures populaires représentatives de Clamecy et de son identité, au même titre que les flotteurs. Suite au colloque " Romain Rolland : itinéraire d’un pacifiste ", qui s’est tenu à Clamecy, Vézelay et Avallon, début octobre, Le Picot vous propose une ballade sur les lieux commémorant la mémoire de l’écrivain.

1re partie : rue Romain-Rolland

Le pacifiste

Issu d’une famille de notables nivernais engagés dans la vie locale, il vit à Paris, Rome et en Suisse dès 1912 d’où il observe la France et l’Europe. Il est né en 1866 et sa vie couvre les décennies qui ont vu les trois grandes guerres franco-allemandes (et mondiales). En 1914, il est déjà l’auteur reconnu de Jean-Christophe1 et de nombreuses pièces de théâtre. Dès la déclaration de guerre, il se prononce pour la paix dans une série d’articles publiés dans Le Journal de Genève (qui formeront le recueil Au-dessus de la mêlée). Cet engagement, qui lui vaudra le prix Nobel de littérature en 1916, déplaît profondément à ses compatriotes et en particulier aux Nivernais qui vilipendent le défaitiste, le pacifiste qui veut la victoire de l’Allemagne. Somme toute, il est un quasi-traître à la patrie. Après la guerre, il s’enthousiasme pour la non-violence de Gandhi avec lequel il correspond.

L’engagement antifasciste

A partir des années 30, la situation internationale empire et la position de RR évolue. Il multiplie les appels contre le fascisme et devient compagnon de route du PCF. Le 27 mai 1932, RR et Henri Barbusse2 publient dans L’Humanité un appel pour la tenue d’un congrès contre le fascisme et la guerre. Ils lancent le comité Amsterdam-Pleyel, du nom des 2 grands congrès tenus à Amsterdam (août 1932) puis, après la prise de pouvoir par Hitler, à la salle Pleyel à Paris (juin 1933). Ils adhèrent au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, etc.
La lutte contre le fascisme semble être également une priorité à Clamecy, puisque une " liste d’action ouvrière et antifasciste " obtient 5 sièges aux municipales de 1931, puis gagne les élections de 19353 (20 élus PC-SFIO contre 3 radicaux). M. Lemoine, cheminot retraité, devient le premier maire communiste de la cité des flotteurs. La priorité de la ville dans le choix d’un lieu de mémoire collective se déplace : c’est à la Colonne élevée à la mémoire des insurgés de 1851 qu’ont lieu cette année-là, deux grandes manifestations, le 14 juillet (Clamecy est à l’unisson de la grande manifestation de Paris à la veille du Front populaire…) et le 29 septembre. Le 29 septembre 1935, la nouvelle municipalité commémore avec un an de retard le 50e anniversaire de l’édification de la colonne4, célébration qu’elle choisit de placer sous la présidence d’honneur de RR. Et l’écrivain compagnon de route du PCF sera d’autant plus à l’honneur que la municipalité décide de rebaptiser la rue de l’Hospice rue Romain-Rolland. Elle écrit à l’auteur de Colas Breugnon qui décline l’invitation pour raisons de santé. Entre-temps, le ministre de l’Intérieur s’oppose à ce qu’une rue soit dédiée à un écrivain vivant. (Cf. les lettres de RR telles qu’elles furent publiées dans un journal local.) Mais la ville maintient sa décision... que le préfet de la Nièvre approuvera dans un arrêté du 13 juin 19365.

Rue de l’Hospice, anciennement rue de l’Hôpital

L’hôpital était sis dans " des bâtiments longeant le biez des moulins Jomier " qui, selon Amédée Jullien, furent achetés " par le conseil de l’ordre, le 5 décembre 1718, " d’un sieur Girardot, devant Pourcher, notaire à Clamecy ". Ils avaient vraisemblablement été construits par le duc Roger de Bellegarde en 1635. La " vieille rue " où ont trotté les pas de RR s’appelait alors rue de l’Hôpital et, avant lui, y avaient résidé le grand écuyer, pair de France, gouverneur de Bourgogne, exilé à Entrains au XVIIe siècle, ainsi que le jurisconsulte et historien Jean Née de la Rochelle au XVIIIe siècle6.
La maison des Courot-Rolland donnait sur le " canal opaque qui bordait le mur de la terrasse sur lequel je me penchais…7". Située au n°4 de la rue, elle jouxtait l’hôpital-hospice auquel elle fut cédée en 1896 par Mme Paignon qui venait d’en faire l’acquisition. " Je regrette, dira RR à Milandre, de déposséder le vieil hospice dont le nom était si familier à mon enfance. N’entend-on plus la cloche aigrelette dont j’écoutais dans mon lit d’enfant la corde tirée derrière le mur8 ? " En 1936, l’hôpital étant dorénavant route de Beaugy, la ville y installe les bains-douches. Le 11 août, lorsque l’écrivain visite la maison de son enfance la veille de l’inauguration, il trouve dans sa chambre le dispensaire des voies respiratoires8. Par la suite, la maison abritera le musée.
Voilà, en 1935, l’auteur de Colas Breugnon honoré pour la première fois dans sa ville natale. Le retour en grâce de l’homme de lettres dans sa " petite patrie " n’est-il pas paradoxalement, dû plus à son engagement politique qu’à son œuvre littéraire ? Il n’en reste pas moins que ce sont des ouvriers (M. Lemoine était cheminot, M. Lardinet qui lui succède en 1938, agent de navigation) et non des notables qui l’intègrent peu à peu au patrimoine local.
(A suivre)

Anne Dourneau.



- 1. " Je ne lui ai pas donné la nationalité allemande ; je l’ai fait rhénan, c’est-à-dire né dans une province intermédiaire qui me permettait de le rendre accessible aux deux civilisations essentielles, celle de ce côté-ci du Rhin et celle de l’autre côté…", RR, in " Ceux de chez nous ", journal nivernais non précisé, 10 septembre 1912. (Fonds de la SSAC).
- 2. Henri Barbusse (1883-1935), auteur du Feu, pacifiste et membre du PCF depuis 1923, est de tous les combats contre la guerre et le fascisme. Il meurt à Moscou le 30 août 1935. Une rue lui est également dédiée à Clamecy, le 29 septembre 1935.
- 3. En 1935, la " liste d’action ouvrière et antifasciste ", aussi appelée liste du Front commun, réunit des socialistes et des communistes.
- 4. La colonne ayant été édifiée le 21 septembre1884, le cinquantenaire aurait dû être célébré en 1934 sous la précédente législature.
- 5. Michaël Boudard, Cahiers de Brèves, 2006 et 2007.
- 6. Fascicule des rues de Clamecy, Binet, 1925 (Fonds de la SSAC.).
- 7. RR, Souvenirs d’enfance, 1928.
- 8. " Dans l’union, la petite patrie honore RR ", in Valmy, 7-8 janvier 1950.(Fonds de la SSAC).

Villeneuve (Vaud) Villa Olga,

25 août 1935
" Cher Monsieur le maire,
" Je vous remercie de votre lettre qui me fait beaucoup de plaisir et d’honneur. Il va de soi que je suis fier et touché que mon nom soit donné à la vieille rue où ont trotté mes pas d’enfant. Et je le suis encore davantage d’appartenir à une " promotion " qui compte les noms de Jaurès et de Lénine.
" J’aurais voulu pouvoir assister à votre commémoration du 29 septembre. Malheureusement, cela ne m’a pas été permis. Je viens de rentrer assez fatigué, d’un voyage à Moscou ; et l’on m‘oblige à rester au repos pendant quelques mois. Je regrette d’autant plus de ne pas aller à Clamecy, que j’aurais beaucoup à raconter de ce voyage en U.R.S.S., où j’ai pu voir et causer avec Staline et les principaux chefs. Ce sera pour l’an prochain, car je suis bien décidé à revoir ma ville natale et à la faire découvrir à ma femme.
" Soyez certain que je m’associerai en pensée à votre commémoration du 29 septembre, en l’honneur de nos concitoyens qui ont lutté, qui ont souffert, qui sont tombés pour la défense de la République. La célébration d’un tel exemple a une valeur particulière en ces temps troublés, où le coup d’Etat guette, embusqué. Il faut veiller.
" Je vous prie d’agréer, cher Monsieur, le Maire, et de transmettre à la municipalité, l’expression de mon plus cordial dévouement
" Votre concitoyen et camarade,

" Romain Rolland. "

Villeneuve (Vaud) Villa Olga,

29 septembre 1935
" L’interdit jeté sur mon nom par le ministre de l’Intérieur manquait à mon tableau de bataille (quinze ans de combat), je l’y inscris, non sans malice. Rira bien qui rira le dernier !…
" Cette malice me suggère une idée, que je soumets à la municipalité de Clamecy : pour mon 70e anniversaire, en janvier prochain, qu’elle appelle donc la rue, qui m’était destinée, du nom de Colas Breugnon ! Qui pourrait l’en empêcher ? Colas Breugnon, Clamecycois, est bien mort – et tout de même " Bonhomme vit encore !… " Tous les Clamecycois seront d’accord et le ministre, bien attrapé.
" Mais le ministre1 (comment se nomme-t-il ? j’ai oublié son nom) en a de bonnes ! Il y a deux mois Vaillant-Couturier inaugurait dans sa circonscription parisienne (n’était-ce pas à Villejuif ?) une rue Maxime-Gorki2. Est-ce que mon ami Gorki n’est pas vivant ? Et on n’aurait pas de peine à trouver d’autres noms de rues, dont ceux qui les portent, ne sont pas encore dans les cimetières.
" Bien cordialement à vous,

" Romain Rolland. "

1. Il s’agit de Joseph Paganon, ministre de l’Intérieur du 7 juin 1935 au 24 janvier 1936.
2. Maxime Gorki, est né en 1868 à Nijni - Novgorod et mort le 18 juin 1936 à Moscou.







Fernand Compin : libraire à Clamecy.

Il tenait la librairie " Moderne et Classique " rue du Grand Marché. Nous ne le verrons plus sur le pas de sa porte, discuter avec les uns et saluer les autres en observant le monde d’un œil toujours bienveillant. Il avait accueilli Le Picot dès le premier numéro. C’est dans sa librairie que nos lecteurs pouvaient et peuvent toujours trouver les anciens numéros. Quand des citoyens de Clamecy décidèrent de créer la liste de " l’Appel de Clamecy pour la Démocratie Directe ", il alla les trouver pour les soutenir et proposer sa candidature. Bien que figurant parmi les derniers noms de la liste, sa participation était importante aux yeux de tous. Il était né le 2 janvier 1946 à Clamecy. Après l’école, il fut séminariste et faillit être curé. Mais comme croyant qui n’appréciait pas trop les curés et encore moins la fréquentation des grenouilles de bénitiers, il laissa tomber. Par la suite, il se mariera avec Mireille avec qui il aura deux enfants. Après ses études de dessinateur industriel, il travaillera chez Siclam, puis chez Chausson et Guillet à Auxerre, enfin chez Rhône Poulenc et sa filiale Pro Labo à Briare et à Paris, comme dessinateur, puis à la comptabilité et enfin à la gestion du parc informatique. Il sera licencié économique de Pro Labo en 1995. C’est en 1998, que cet amoureux des livres reprend la Librairie Moderne et Classique. Il aimait aller aux champignons ou à la pêche au vif qu’il pratiquait le long de l’Yonne, du Beuvron et à Baye où il se rendait fréquemment en compagnie de ses deux fils jumeaux, François et Georges. La dernière année de sa vie aura été assombrie par le décès de Georges au retour du Grand Prix de Magny-Cours, le licenciement de François et la maladie.
Salut Fernand !

La rédaction.