Le Picot

Accueil > Culture > Interview de Jacques Roubaud

Interview de Jacques Roubaud

au 1er festival de Bazoches-en-Morvan

samedi 30 juillet 2011, par Le Picot




NOVEMBRE 2010 (N°28)




Interview












- Le Picot : Vous intervenez parfois sur l’état du monde. Pensez-vous que la poésie puisse jouer un rôle pour le transformer ?

- J. Roubaud : Je répondrai qu’un certain nombre de choses sont faites par moi en tant que citoyen, mais je pense que la position du poète ne doit pas être mélangée avec la position de citoyen. Je pense que les poètes doivent travailler dans leur domaine, c’est à dire le domaine des mots, le domaine du langage. Ce qu’ils doivent défendre, essentiellement : que la langue ne soit pas abâtardie par les discours, par les médias. Ils doivent veiller à ce que l’on ne l’utilise pas n’importe comment. Le rôle de la poésie est la défense de la langue dans laquelle les poètes écrivent. Par ailleurs, un poète, en tant que citoyen, intervient dans ce qui se passe dans le monde. Mais très souvent, les poètes ont confondu ces deux actes et ça a donné très souvent de la poésie médiocre, rhétorique, absolument inutile pour les combats qu’elle était sensée défendre. En revanche, si l’on est un vrai poète, si l’on travaille vraiment la poésie comme il le faut, alors l’on se rend compte que le monde ne va pas bien . Et ça, ça aide à le changer.


- Le Picot : A propos du manque d’intérêt de certains poètes pour les sciences et les mathématiques. Pensez-vous que la grande chance de l’OULIPO (OUvroir de LItérature POtentielle) est d’avoir réuni des mathématiciens et des poètes, ou simplement de grands poètes ?

- J. R : Je pense que l’apport essentiel de l’OULIPO français, et ça vaut aussi pour d’autres langues, c’est d’avoir réussi à trouver un chemin dans lequel la mathématique et la science en général peuvent servir à la poésie. Naturellement, ce n’est pas la seule voie que la poésie ou la littérature doivent suivre mais c’est un chemin original, et ce chemin, je pense, est très efficace. Et d’ailleurs, l’OULIPO qui va l’année prochaine fêter son 50ème anniversaire est toujours extrêmement actif et toujours très inventif, et je pense que c’est une raison essentielle.


- Le Picot : Avez-vous l’impression qu’il y a une ouverture à la poésie par les lectures publiques ?

- J. R : La dimension orale de la poésie est très importante, mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, c’est à dire croire que la poésie n’existe que dans la voix. La poésie existe aussi sur la page. Elle existe dans les livres et elle existe dans la voix. Je sais que j’y ai participé dès 1970. Avant 1970, il n’y avait pratiquement plus de lecture de poésie publique, sauf par les acteurs. Les poètes eux-mêmes ne lisaient pas la poésie ou, quand ils le faisaient, ils la lisaient avec le ton de voix d’un mauvais acteur de la Comédie Française. Vous écoutez Aragon, Eluard, Breton, Apollinaire lire leurs poèmes : c’est extrêmement ridicule. Donc, apprendre à lire la poésie à haute voix, et bien ça a été le grand apport de quelqu’un comme Ginsberg par exemple. J’ai eu la chance de lire avec Ginsberg sur la plage de Rome à Ostie, et je dois dire que c’était une grande expérience. Mais en même temps, je continue à penser que la poésie n’est pas seulement voix, elle est aussi bien pour l’oreille que pour l’œil.


- Le Picot : De plus en plus de gens lisent de la poésie alors qu’on a l’impression en même temps d’être de plus en plus submergés par l’espace médiatique.

- J. R : C’est vrai que la lecture de la poésie est un endroit qui est en dehors de ce qui nous opprime les oreilles. C’est à la fois positif, mais il y a quelque chose qui malgré tout ne va pas. C’est à dire que la réception de la poésie, qui se répand par les lectures publiques partout, est quelque chose d’excellent. Mais elle est rarement suivie. C’est à dire que la réception est passive. Beaucoup d’auditeurs de poésie écoutent ça comme ils écouteraient un concert, et ça ne les amène pas à prendre un instrument. Ca, c’est quelque chose qui s’est un peu perdu, et c’est un peu dommage. Il faudrait que tout le monde compose. La critique imbécile qui dit que les poètes n’écrivent que pour les autres poètes, est complètement idiote. Pour bien comprendre la mathématique, il faut faire de la mathématique, un peu. Pour bien comprendre la poésie, il faut composer. Après l’enfance, la plupart des gens cesse de s’intéresser à ça, donc il faut à la fois la lire, l’entendre, et éventuellement, participer aussi à la poésie. Par ailleurs, le développement de ces lectures publiques a une raison qui n’est pas entièrement spontanée. Disons que beaucoup d’endroits, à Paris et en province, se sont rendus compte que d’inviter un opéra c’est extrêmement coûteux. Inviter un poète, c’est quand même beaucoup moins cher. Donc, ça facilite le développement de ces lectures avec la constatation que tout le monde fait : quand on écoute de la poésie, en général, eh bien ce n’est pas désagréable. Comme disait mon maître Raymond Queneau et je parle particulièrement pour ma propre manière de lire et la manière propre à l’OULIPO : “ On n’est pas là pour emmerder le monde ”.
En fait, je n’ai pas entièrement répondu à votre première question, parce que j’ai écrit un poème qui était typiquement un poème politique et qui s’appelle :
Le Pen est-il Français ? ” Et c’est celui de mes poèmes qui a été traduit dans le plus de langues.

Propos recueillis par Yves Pupulin.


Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule l’Y-onne*

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvionne

La joie venait toujours après la ponne.



* Quand deux cours d’eau de noms différents** se rencontrent, le cours d’eau qui résulte de leur confluence prend le nom de celui dont le débit est le plus élevé au moment de leur rencontre. Selon les mesures les plus récentes, le fleuve qu’on nomme Seine à Paris devrait s’appeler Yonne.
** S’ils avaient le même nom (ce qui se produit rarement), ils le conservent.